13.05.2012
(ISL) Tími Nornarinnar (Season of the Witch) : incursion au coeur de l'Islande

En fin de semaine, comme le thermomètre dépassait allègrement les 30 degrés, j'ai cherché un dépaysement téléphagique adéquat et, dans ma quête de latitudes nordiques, je me suis une nouvelle fois retrouvée en Islande. Ce n'est que ma quatrième série Islandaise (la troisième dont je vous parle), mais il n'y a pas à dire, j'éprouve beaucoup d'affection pour ces contrées. Des séries diffusées là-bas en 2011, j'attends surtout avec impatience de pouvoir découvrir Heimsendir (par les créateurs de Naeturvaktin - dont je suis en train de finir la suite, Dagvaktin) et évidemment la saison 2 de Pressa, mais les circonstances ont voulu que je commence par la troisième série nominée aux Edda Awards en début d'année (sur un total de trois - bon, l'Islande est un petit pays !) : Tími Nornarinnar.
Cette dernière est l'adaptation d'un roman policier d'Árni Þórarinsson (Thorarinsson) (un écrivain que l'on a déjà croisé, souvenez-vous, car il a participé à l'écriture de Pressa), datant de 2005 et paru en France sous le titre Le Temps de la Sorcière. Tournée à l'automne 2010, la série - composée de 4 épisodes de 45 minutes environ - a été diffusée à la télévision publique islandaise en avril 2011. Sans s'imposer véritablement dans le registre du polar, Tími Nornarinnar s'est révélée très intéressante par un aspect inattendu : elle offre un véritable portrait de la société Islandaise actuelle en crise, le tout accompagné par un décor superbement mis en valeur. 
Tími Nornarinnar a pour principal protagoniste Einar, un journaliste expérimenté d'un grand quotidien islandais. Ce dernier a été muté dans le nord de l'île, loin de Reykjavik, avec pour objectif officiel d'y installer une rédaction locale. Exilé dans cette campagne enneigée, installé dans une maison louée avec pour seul compagnon un perroquet laissé par le propriétaire - et une photographe de passage qui le rejoint en début de série -, il s'ennuie, tentant d'en profiter pour vaincre ses démons et ne plus toucher à l'alcool. Mais le calme de ce bourg n'est qu'apparent. Plusieurs drames vont en effet toucher la région.
Au cours d'une sortie en rafting avec son entreprise, une femme tombe dans la rivière; elle est tuée dans la chute. La mère de cette dernière, vieille femme en maison de repos, contacte Einar, persuadée qu'il ne s'agit pas d'un accident, mais que sa fille a été assassinée. Dans le même temps, une représentation théâtrale attendue est interrompue suite à la disparition du jeune acteur principal ; le cadavre de ce dernier est retrouvé peu après, calciné dans une décharge. En plus de ces morts, Einar couvre la situation d'un village situé à quelques heures de route où une tension de plus en plus sourde monte, alors que des incidents racistes ont lieu sur fond d'élection locale prochaine.

En m'installant devant Tími Nornarinnar, je m'attendais à une mini-série policière assez proche de Pressa qui, déjà, mettait en scène les investigations de journaliste. Je me suis retrouvée face à un autre parti pris : ici, l'enquête - ou plutôt les enquêtes - ne semblent pas déterminantes. Elles sont certes les fils conducteurs du récit, mais Tími Nornarinnar donne l'impression que ce qui est vraiment le coeur de son histoire est avant tout ce qui entoure les intrigues et vient se greffer à elles. Ce qui intéresse la série, c'est ce que les évènements permettent de révéler sur la société, sur le pays, et sur les protagonistes eux-mêmes. En cela, il s'agit d'un polar nordique qui respecte un certain nombre de canons du genre : c'est une oeuvre d'ambiance, au rythme de narration lent. Elle ne cherche pas à créer de véritable suspense, mais elle intrigue. La fausse bonhomie d'Einar, personnage central désillusionné et fatigué mais persistant, rend le personnage attachant, s'imposant comme le point de repère solide du téléspectateur. En dépit de certaines limites, notamment un manque d'homogénéité et de liant au sein des storylines, lesquelles sont desservies par des figures secondaires insuffisamment travaillée, l'histoire fonctionne.
Pour autant, le grand atout de Tími Nornarinnar n'est pas ce versant policier. Ce qui marque, c'est cette incursion au coeur de l'Islande qu'elle propose. C'est la première fois que je visionne une série de ce pays qui respire à ce point l'Islande. Elle en exploite tout d'abord le cadre géographique particulier : la série s'imprègne des lieux à travers lesquels le personnage principal nous conduit, tirant pleinement parti de ces paysages glacés s'étendant à perte de vue. La neige se substitue à la pluie, le blanc à la grisaille de ses consoeurs scandinaves : cet épais manteau blanc est omniprésent, recouvrant tout le décor et tombant régulièrement. De plus, Tími Nornarinnar s'intéresse aussi à ses habitants : elle capture la photographie d'une société en crise, morale comme économique. Dans ce coin perdu d'Islande, on retrouve toutes les tensions sociales et ethniques (avec la question de l'immigration) qui agitent les sociétés occidentales modernes. Ce ne sont que des esquisses, et on regrettera que la série s'en tienne à un aperçu très sommaire, mais le téléspectateur n'en est pas moins marqué par le portrait sombre et peu optimiste qui est ainsi dressé.

Tími Nornarinnar a été tournée dans le Nord de l'Islande (ce qui, de notre point de vue, est avouons-le une précision toute relative et assez anecdotique), principalement à Akureyi. Une des grandes forces de la série est justement que son réalisateur, Friðrik Þór Friðriksson (Fridrik Thor Fridriksson), va s'attacher à faire des lieux où se déroule l'action un acteur à part entière du récit. Il joue sur ces paysages superbes, oscillant entre une mer glacée et des sources d'eau chaude... De toutes les (quelques) séries islandaises que j'ai eu l'occasion de voir, c'est vraiment celle qui aura le mieux mis en valeur son cadre. Elle y est bien aidée grâce à sa photographie particulièrement soignée, qui reste à dominante claire - un intéressant choix pour une fiction qui demeure un polar. La musique, posée et entêtante, achève de happer le téléspectateur, contribuant à cette ambiance un peu déconnectée de tout, qui accompagne le héros dans ses investigations.
Enfin, côté casting, je crois que c'est la première fois dans l'histoire de ce blog que je vais devoir déclarer forfait pour vous donner des renseignements sur le sujet : la série n'a ni page imdb, ni fiche wikipedia, ni aucun référencement digne de ce nom dans le web anglophone, et mes quelques incursions dans le web islandais n'ont pas été très concluantes (certes, j'aurais pu enquêter sur les noms défilant à l'écran durant le générique de fin, mais entre les signes alphabétiques particuliers et une liste par ordre d'apparition, je n'ai pas eu le courage d'y consacrer plusieurs heures.). Je vais donc me contenter de dire que le casting est dans l'ensemble satisfaisant, l'acteur principal rentre très bien dans son rôle. Le seul bémol viendra de certains rôles secondaires - sans doute aussi une conséquence d'une écriture manquant parfois un peu de consistance.



Bilan : Véritable portrait d'Islande qui exploite pleinement le cadre géographique (magnifique), mais aussi les tensions qui traversent la société - à l'image des crises touchant les sociétés occidentales -, Tími Nornarinnar vaut surtout pour cet instantané ainsi proposé de l'île nordique. Les enquêtes forment autant de fils rouges intermittents qui donnent une direction à l'histoire, même si l'ensemble n'est pas toujours pleinement maîtrisé et homogène. Sans créer de véritable tension captivante, l'intérêt sincère du téléspectateur ne se dément cependant pas au cours de ces quatre épisodes.
Une série à réserver aux amateurs de fictions scandinaves. Et pour tous les curieux qui souhaiteraient s'offrir un court voyage à travers l'Islande !
NOTE : 6,75/10
La bande-annonce (sous-titrée anglais) :
[Comme beaucoup de séries islandaises, le coffret DVD comprend une piste de sous-titres anglais.]
12:13 Publié dans (Séries européennes autres) | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : islande, tími nornarinnar, le temps de la sorcière, season of the witch, arni thorarinsson, fridrik thor fridriksson |
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27.04.2012
(SUI) "10" : un intrigant thriller sur fond de partie de poker

My Télé is Rich! pose ses valises dans un nouveau pays européen aujourd'hui... la Suisse ! Certes, une destination peut-être pas aussi exotique que certaines des découvertes précédentes, mais l'occasion de me rappeler que la fiction francophone en dehors des frontières françaises mérite également le détour. Il y avait déjà eu CROM en début d'année toujours en Suisse ; mais je pense aussi au Québec, sur lequel j'entends des échos très positifs au sujet de séries comme Apparences. Pour en revenir à la Suisse, j'ai découvert "10" par hasard (je blâme le fameux secret suisse), alors que je me renseignais sur des fictions sur le thème du jeu. Et j'ai été doublement agréablement surprise : non seulement le pilote au parfum de thriller m'a fortement intrigué, mais en plus, en maître de cérémonie, on retrouve Jérôme Robart (et vous savez combien j'apprécie cet acteur).
Conçue à partir d'une idée de Christophe Marzal, associé pour l'écriture du scénario à Christian François et Jean-Laurent Chautems, "10" a été diffusée sur la TSR du 21 novembre au 19 décembre 2010. Elle comporte 10 épisodes, de 26 minutes chacun. Si je décide de vous en parler aujourd'hui, alors que je n'ai vu que les quatre premiers épisodes, c'est surtout parce qu'elle est actuellement diffusée en France sur TV5 Monde depuis lundi dernier (le 23 avril) et jusqu'au 4 mai prochain. Or cette chaîne dispose d'un service de catch-up qui pourra donc permettre aux lecteurs curieux de rattraper ces épisodes, qui sont encore disponibles (jusqu'à lundi pour le premier) sur son site (par ici pour le pilote), avant d'attendre la suite dans le courant de la semaine prochaine.

Quelque part dans Genève, un 31 décembre, dix personnes se retrouvent dans un appartement a priori anonyme. Si certains se connaissent, la plupart ne sont pas amis. Ils ne sont pas non venus réveillonner, mais pratiquer une activité officiellement illégale dans ce cadre : jouer au poker. Vincent, un entrepreneur en informatique, est un organisateur habituel de parties clandestines. En plus de lui, huit joueurs et un croupier, professeur de poker, s'assoient autour de la table. Suivant les règles que chacun a accepté, l'enjeu est de taille : le vainqueur empochera l'intégralité des mises, un demi-million de francs suisses, tandis que les autres perdront leur apport de départ.
Mais très vite, il apparaît que derrière les apparences, la partie comporte des enjeux qui dépassent le cadre du simple jeu d'argent, avec son lot de suspense et sa part de chance. Les dix amateurs de poker ne sont pas seuls ; ils sont en effet surveillés par des caméras installées par la police fédérale. Cette dernière ne s'intéresse pas à ces parties clandestines, elle enquête sur une affaire d'espionnage industriel. Or la transaction de documents doit normalement avoir lieu ce soir. Qui est impliqué ? Chaque participant cache des secrets et des motivations plus ou moins troubles... Et à mesure que la nuit avance, la tension monte autour de la table...

Plus qu'une série sur le poker, "10" est une fiction à suspense qui nous immerge dans un prenant quasi-huis clos, celui de l'appartement dans lequel la partie se déroule. Comme ses protagonistes, la série ne dévoile ses cartes et ses réels enjeux qu'avec parcimonie. Construisant peu à peu son suspense, elle intrigue, interpelle un téléspectateur vite intéressé par ce curieux mélange des genres, entre ces confrontations cartes en main et l'espionnage industriel en toile de fond. Cette fiction investit d'autant mieux le registre du thriller qu'elle exploite pleinement la durée relativement courte de ses épisodes (seulement 25 minutes). Ne pouvant prendre le temps de tergiverser, elle va à l'essentiel pour délivrer un récit dense, sans temps mort. La structure suivie par chaque épisode est d'une grande efficacité : une accélération sur la fin lui permet de se terminer en quasi-cliffhanger, dévoilant une nouvelle pièce du puzzle ou introduisant un bouleversement potentiel, s'assurant ainsi de la fidélité d'un téléspectateur qui ne voit pas l'épisode passer.
L'ensemble est d'autant plus intéressant qu'il ne se réduit pas à cette sourde tension qui s'installe. Il apparaît très vite que la partie de poker va servir de révélateur aux différents joueurs. Recourrant à de brefs flashback (sans jamais en abuser), "10" nous relate les évènements qui ont conduit chacun derrière la table de jeu en ce 31 décembre, explorant leurs motivations réelles et les arrière-pensées qu'ils peuvent nourrir. C'est une galerie de portraits plus ou moins troubles qui s'esquisse, dépeignant des personnages avec leur part de mystères et de certitudes, avec aussi les non-dits et les apparences sur lesquels ils jouent : que se passe-t-il dans la tête de ce diplomate chinois, de cette grand-mère si déterminée à ne pas perdre, de ce bègue en quête d'assurance, de cette apprentie comédienne ou de ce jeune homme à lunettes de soleil ne décrochant pas de son téléphone ? Evoluant dans une zone grise chargée d'ambivalences, "10" est un puzzle intrigant, une énigme que le téléspectateur entend bien résoudre.

L'ambition et la volonté d'expérimenter et d'explorer les atouts de son format télévisuel se perçoivent également sur la forme. La réalisation confiée à Jean-Laurent Chautems insuffle volontairement une certaine tension : la caméra se fait nerveuse ; la photographie est sombre, avec une teinte dominée par des couleurs froides. "10" bénéficie également d'une bande-son intéressante, parfois un peu trop omniprésente pour certaines scènes, mais qui a le mérite de bien correspondre à l'ambiance et de poser l'identité visuelle et musicale de la série. Le thème du générique, rythmé et vite entêtant, en est bien représentatif.
Enfin, "10" bénéficie d'un casting homogène et solide. En orchestrateur de la partie, Jérôme Robart (Reporters, Nicolas le Floch) est (comme toujours) très charismatique et convaincant, n'ayant pas son pareil pour retranscrire l'ambivalence et le côté joueur d'un personnage qui semble miser gros dans cette soirée. A ses côtés, le téléspectateur français reconnaîtra également Bruno Todeschini (prochainement à l'affiche d'Odysseus sur Arte). Et, pour incarner le reste de cette galerie de protagonistes très dissemblables, la série rassemble des acteurs qui trouvent vite leur place, comme Natacha Koutchoumov, Philippe Mathey, Paulo Dos Santos, Séverine Bujard, Alice Rey, Bastien Semenzato, Moussa Maaskri, Sifan Shao, Sophie Lukasik, Martin Rapold, Rachel Gordy ou encore Isabelle Caillat.

Bilan : Ficton sur le jeu dont l'intrigue dépasse vite ce seul cadre, "10" est une série intrigante, un huis clos aux accents de thriller dont le suspense grandit peu à peu. Bénéficiant d'un fil rouge consistant - l'enquête fédérale d'espionnage industriel -, la série surprend par la richesse des thématiques qu'elle est capable de mener de front en seulement 25 minutes, s'intéressant non seulement au déroulement de la partie et aux coulisses policières, mais s'arrêtant aussi sur chacun des joueurs. C'est donc une série très intéressante qui se regarde avec plaisir.
Une curiosité suisse (!) à tester : Episode 1 sur le site de TV5Monde+.
NOTE : 7,25/10
La bande-annonce de la série :
19:02 Publié dans (Séries européennes autres) | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : suisse, 10, tsr, tv5 monde, jérôme robart, natacha koutchoumov, philippe mathey, paulo dos santos, séverine bujard, alice rey, bastien semenzato, bruno tedeschini, moussa maaskri, sifan shao, sophie lukasik, martin rapold, rachel gordy, isabelle caillat |
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15.04.2012
(Pilote ITA) Il giovane Montalbano : les premiers pas d'une figure policière classique de la culture italienne

Ces derniers mois, j'ai beaucoup écrit sur la télévision européenne (hors Angleterre), mais surtout celle venue du froid (Suède, Danemark, Norvège, Estonie, voire Russie...). Aujourd'hui, pour changer, c'est vers le sud que je vous propose d'embarquer... direction l'Italie, et plus précisément la Sicile, afin d'évoquer une série dont la diffusion de la première saison s'est achevée il y a peu : Il giovane Montalbano. Si ce nom ne vous est pas inconnu, c'est normal : le commissaire Salvo Montalbano est en effet le personnage récurrent des romans policiers de Andrea Camilleri. Ses enquêtes ont déjà fait l'objet d'une adaptation télévisée par la Rai, sous le titre de Il commissario Montalbano (Le commissaire Montalbano en VF). Existant depuis 1999, cette série en est à sa huitième saison et a été diffusée en France sur diverses chaînes hertziennes et de la TNT.
Avec Il giovane Montalbano, la Rai s'inscrit dans la mode porteuse du prequel, comme a pu le faire, début 2012, ITV en Angleterre, en lançant Endeavour qui invitait le téléspectateur à découvrir les débuts d'une autre figure policière familière du petit écran, l'inspecteur Morse. Il giovane Montalbano a démarré le 23 février 2012 sur la Rai1. Scénarisée par Andrea Camilleri et Francesco Bruni, elle s'inspire de trois romans : Un mese con Montalbano, Gli arancini di Montalbano et La prima indagine di Montalbano. La première saison compte 6 épisodes (d'1 heure 50 environ chacun). Elle a rencontré le succès auprès du public italien, rassemblant autour de 6,5 millions de téléspectateurs, si bien qu'une seconde saison est en préparation.
J'ai quelque peu hésité avant de rédiger ce billet, car le visionnage du (long) pilote de cette série constitue ma première incursion dans l'univers du commissaire Montalbano - dont je n'ai jamais lu les livres, ni gardé le souvenir d'un épisode de la série d'origine (que j'ai peut-être pu voir à l'occasion, mais une série italienne en VF, c'est juste impensable pour mes oreilles). Cependant j'ai trop rarement l'occasion de vous parler de télévision italienne (de vraies fictions italiennes, pas des incursions de la BBC comme Zen l'an dernier) - j'y manque d'ailleurs de références convaincantes en dehors de l'excellente Romanzo Criminale. Et Il giovane Montalbano, tout en étant très calibrée, dispose d'atouts pour séduire les amateurs de fictions policières.

Il giovane Montalbano se déroule au début des années 90, en Sicile. Salvo Montalbano est à l'époque un jeune commissaire adjoint trentenaire, qui se languit de la mer et d'un climat tempéré, alors qu'il est actuellement en poste dans une petite bourgade de montagne. Grâce à sa fiancée - et à un parent de cette dernière -, fort du soutien de son supérieur hiérarchique, il obtient une promotion au grade de commissaire et, surtout, une mutation pour Vigata, une petite ville balnéaire (fictive) au sein de laquelle Montalbano a grandi et qu'il a laissée derrière lui après la mort de sa mère.
Revenir sur les traces de son enfance, ce n'est pas seulement retrouver le soleil, ainsi qu'un père qu'il n'a plus revu depuis longtemps et avec lequel il entretient des rapports difficiles, c'est aussi s'accomoder de nouvelles responsabilités. La série va ainsi nous raconter les premières enquêtes de Salvo Montalbano en tant que nouveau commissaire de Vigata. Non seulement le jeune homme devra savoir se concilier des subordonnés souvent plus âgés et expérimentés qui ne lui font pas tous bon accueil, mais il va devoir également apprendre à faire preuve de diplomatie et se montrer à l'occasion fin stratège, notamment pour gérer certaines influentes personnalités de la région.

Il giovane Montalbano est une fiction policière procédurale relativement classique, mais qui va savoir rapidement se créer un charme bien à elle. Si les enquêtes de ce premier épisode - un meurtre à élucider, puis un incident qui se révèle bien plus complexe qu'une initiale simple altercation - s'avèrent plutôt solides, son principal atout réside incontestablement dans l'ambiance que la série entreprend de se construire. Tout d'abord, il y a l'exploitation de son cadre, la Sicile : avec un certain sens du détail, l'épisode nous immerge dans ses décors, montagnards comme balnéaires, mais aussi dans ses échanges culinaires, ou encore dans ses moeurs et ses non-dits à la mention de certaines familles qu'il n'est pas possible d'affronter même pour un représentant de la loi. C'est en somme une carte postale sicilienne - certes, avec une bonne part d'images d'Epinal - et italienne qui se dessine sous nos yeux. Sur le moment, le dépaysement s'opère. De plus, la série bénéficie d'une tonalité versatile et dynamique qui ne laisse pas insensible. L'épisode oscille ainsi entre des pointes de légèreté à la simplicité proche de la comédie (et qui déclencheront facilement plus d'un sourire), et des scènes autrement plus poignantes, le tout toujours porté par une énergie narrative communicative.
Au-delà des enquêtes et de l'atmosphère de la série, ce sont les personnages, souvent démonstratifs, qui vont permettre d'humaniser l'ensemble de manière appréciable. Outre une galerie de figures secondaires hautes en couleurs, ce premier épisode réussit à installer efficacement le personnage de Salvo Montalbano, caractérisant rapidement les traits essentiels de sa personnalité. Tout en cultivant un penchant solitaire, ce dernier sait aussi faire preuve de beaucoup sollicitude : il ne se désintéresse jamais de ce qui l'entoure, s'impliquant auprès des victimes ou des témoins qu'il croise, et suivant invariablement son instinct pour juger ses interlocuteurs et évaluer les situations. Il est difficile de ne pas s'attacher à ce jeune trentenaire que l'on découvre, dans les premières scènes du pilote, souffrant du mal du pays et n'en pouvant plus de ces montagnes au sein desquelles il a été envoyé, rêvant de sa chère mer et d'un climat plus tempéré (voire d'une topographie plus clémente). Le téléspectateur s'investit ainsi très facilement à ses côtés, dans des investigations qu'il conduit de manière toujours très vivante. Presque plus que les intrigues, c'est donc sur cette dimension humaine, plus diffuse, que compte la série pour fidéliser un public qui, au terme de ces deux premières heures, a su trouver ses marques.

Sur la forme, Il giovane Montalbano est une série relativement bien maîtrisée, dont la mise en scène reste cependant trop calibrée pour marquer. La photographie y est plutôt soignée. La caméra sait exploiter à l'occasion le cadre sicilien - les montagnes tout d'abord, puis la mer - en soulignant bien le contraste dans l'ambiance de ces deux lieux entre lesquels se divise l'action du pilote. Par ailleurs, pour accompagner l'enquête, la série bénéficie d'une bande-son opportune, au sein de laquelle dominent des mélodies rythmées ; ces dernières renforcent la tonalité plutôt légère d'un ensemble qui entremêle voontairement les tons. S'ajoutent par-dessus quelques chansons italiennes qui achèvent de poser l'atmosphère sicilienne.
Côté casting, il faut reconnaître que Il giovane Montalbano doit beaucoup à l'énergie de son interprète principal sur la présence duquel repose une bonne partie de la dynamique de la fiction. Michele Riondino (La freccia nera) s'investit pleinement dans son personnage, cernant très bien ce dernier, pour mêler obstination inébranlable et une faculté certaine à transiger afin de s'adapter aux situations auxquelles le commissaire doit faire face. Parvenant vite à le rendre attachant, il fait en sorte que le téléspectateur veuille l'accompagner dans ses enquêtes. On retrouve également, dans la série, Alessio Vassalo, Andrea Tidona, Fabrizio Pizzuto, Benjamino Marcone, Sarah Felberbaum, Adriano Chiaramida, Giuseppe Santostefano, Carmelo Galati, Massimo De Rossi ou encore Maurilio Leto.

Bilan : Fiction policière reposant sur des bases solides et classiques, Il giovane Montalbano est une série consciente de ses forces, et du fait qu'elle porte à l'écran la jeunesse d'un personnage bien ancré dans la culture littéraire et télévisuelle italienne. Tout en restant dans un registre convenu et confortable, sans prise de risque notable, elle ne manque pourtant pas de dynamisme, notamment grâce à un plaisant mélange des tonalités entre légèreté et drame qui rend le visionnage agréable. Sachant se créer une ambiance qui lui est propre, une grande partie de son charme tient à l'immersion sicilienne (et, pour moi, au plaisir d'entendre la langue italienne), ainsi qu'à un personnage principal sympathique.
Ceux qui apprécient le commissaire Montalbano - des livres comme de la série - devraient y trouver leur compte - tous les articles que j'ai pu lire reconnaissent la fidélité à l'original de Il giovane Montalbano -, de même que les amateurs de fictions policières souhaitant un peu de dépaysement ensoleillé.
NOTE : 6,5/10
Une bande-annonce de la série :
10:00 Publié dans (Séries européennes autres) | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : italie, rai, andrea camilleri, il giovane montalbano, commissaire montalbano, michele riondino, alessio vassallo, andrea tidona, fabrizio pizzuto, beniamino marcone, sarah felberbaum, adriano chiaramida, alessio pizza, maurilio leto, giuseppe santostefano, carmelo galati, massimo de rossi |
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01.04.2012
(Pilote RUS) Небесный Суд (Nebesnyi Soud) (Le Tribunal Céleste) : une dépaysante comédie noire qui revisite le passage de la vie à la mort

Après l'Estonie dimanche dernier (avec la découverte de la très poignante Klass - Elu pärast), My Télé is Rich! met le cap encore un peu plus à l'Est, et franchit de nouvelles frontières, direction.... la Russie ! Avant aujourd'hui, l'image que j'avais des séries russes reposait principalement sur les descriptions pas forcément très attractives d'une de mes meilleures amies, russophone, qui a vécu plusieurs années en Russie et en Ukraine. Mais il y a quelques jours, sur Subfactory, un billet de Nao évoquait une comédie noire qui semblait des plus appropriées pour oublier mes préconceptions (et donc un grand merci à elle). La curiosité piquée, les sous-titres français du pilote disponibles, c'est donc un nouveau pays que j'ai découvert ce week-end !
Небесный Суд (Nebesnyi Soud), qui peut se traduire en français par Le Tribunal Céleste, est une mini-série qui compte 4 épisodes de 45 minutes environ. Créée et réalisée par Alyona Zvantsova, elle a été diffusée durant le mois d'octobre 2011 en Ukraine, sur STB (EDIT : et pas encore diffusée en Russie pour le moment). Série abordant des thèmes plutôt sombres avec une légèreté revendiquée, elle revisite la mort et ses suites, en prenant soin de créer une mythologie bien à elle, empruntant au legal drama comme au fantastique. Et je dois dire que ce pilote a été pour moi une jolie surprise.

Lorsqu'un être humain meurt, son âme se dirige alors vers le Tribunal Céleste devant lequel elle va devoir comparaître. Composé d'un personnel de mortels ordinaires, qui ont été affectés après leur mort au fonctionnement de cette administration très particulière, c'est à cette institution qu'il appartient de juger l'âme du récent défunt, avant que ses funérailles n'aient été célébrées. Généralement, deux directions peuvent être prises : non pas ce que l'on désigne communément par le Paradis ou l'Enfer, mais ce qui s'appelle désormais le secteur du repos ou le secteur de la réflexion.
Pour prendre sa décision, le tribunal se prononce en étudiant quelle a été la dernière action de l'individu, laquelle est censée refléter la vie qu'il a menée. Un véritable "procès" a lieu, voyant s'affronter un procureur, qui va mettre l'accent sur les comportements moralement condamnables du défunt, tandis que ce dernier est représenté et défendu par un avocat. Pour les aider dans leurs tâches respectives, ces deux juristes d'un genre à part ont accès aux souvenirs, et même aux rêves, de celui dont l'âme est placée dans la balance de la justice céleste.

Nebesnyi Soud se révèle être une comédie noire surprenante, qui va rapidement pleinement prendre la mesure de son étonnant concept de départ. Dotée d'une narration soutenue et sans temps mort, la série est rythmée par des dialogues ne manquant pas de réparties, où perce une pointe de désillusion teintée de détachement. Adoptant une tonalité plutôt légère pour traiter d'un sujet normalement grave, ce mélange provoque des passages vraiment réjouissants. De plus, la série marque également par le dépaysement occasionné. Faisant preuve d'une inventivité à saluer, elle séduit le téléspectateur par sa diffuse excentricité, par l'étrangeté rationalisée dans laquelle elle évolue. Elle dévoile en effet peu à peu un univers mythologique travaillé, autour de la mort - ou plus précisément, sur le point de passage vers l'au-delà.
Faisant preuve d'un réel sens du détail, Nebesnyi Soud nous décrit le fonctionnement du Tribunal Céleste comme celui d'une véritable administration judiciaire classique, avec ses règles, mais aussi ses passe-droits. C'est tout un service ordonné, mais également très vivant, qui prend forme sous les yeux du téléspectateur. La série ne manque pas d'imagination pour crédibiliser ce milieu. C'est ainsi qu'on découvre avec curiosité les différents services qui s'y côtoient : il y a la salle de projection des souvenirs des âmes jugées, ou encore l'éventuel envoi d'un dernier message à un être cher proposé discrètement au défunt (... via un oiseau !). On a également un aperçu de toutes les procédures suivies pour mener à bien le "procès" : le possible emprunt d'une enveloppe corporelle par les avocats qui souhaitent se rendre sur le "terrain" (= dans le monde des vivants) pour enquêter de plus près sur certains évènements, ou bien la convocation de témoins encore en vie, comparaissant alors durant leur sommeil...

Le premier épisode de Nebesnyi Soud se révèle donc très efficace pour familariser le téléspectateur avec les enjeux et les coulisses de ce Tribunal Céleste, mais aussi pour faire connaissance avec les deux protagonistes principaux ; deux duettistes judiciaires qui s'affrontent pour - à proprement parler - le salut de l'âme du défunt. Opportunément, pour justement pousser chacun dans ses retranchements, le cas du jour a une saveur particulière : l'homme qui comparaît venait en effet de faire sa demande en mariage à la veuve... du procureur. Autant dire que ce dernier prend plutôt mal la chose, et entreprend de ressortir tous les souvenirs les plus incriminants du décédé, voulant lui faire gagner un aller simple pour le si bien nommé "secteur de la réflexion". La série emprunte ici sa dynamique au legal drama, qu'elle transpose dans un cadre fantastique, pour aboutir à un affrontement qui ne manque pas de piquant (et de discussions surprenantes !).
De plus, si on en sait encore assez peu sur eux, les personnages trouvent vite leurs marques. Même s'ils s'opposent "professionnellement" à l'audience, les représentants de la défense et de l'accusation sont aussi des amis. Le téléspectateur s'attache en premier lieu à l'avocat : il séduit instantanément par son sens de la formule et de l'argumentation dans des causes même désespérées, comme l'illustre sa première plaidoirie où il tente tant bien que mal d'expliquer en quoi la dernière action de son client - avoir tué un chat - n'a pas la gravité qu'on lui prête. De son côté, le procureur s'humanise vers la fin de l'épisode, la convocation de sa femme comme témoin à la barre lui faisant perdre ce masque d'intransigeance qu'il a porté obstinément durant tout l'épisode. De manière générale, c'est tout le personnel du tribunal qui trouve sa place, la femme en charge des projections des souvenirs ou celui qui prête les enveloppes corporelles s'imposent en quelques scènes. Ainsi, non seulement la série crée un service administratif cohérent, mais elle n'oublie pas de soigner la caractérisation de ceux qui y officient.

Sur la forme, Nebesnyi Soud se révèle aussi relativement bien maîtrisée. Si mon fichier video n'avait pas une qualité permettant de pleinement l'apprécier, la réalisation use d'effets simples mais efficaces pour transposer à l'écran cet univers : des filtres de couleurs permettent de distinguer le Tribunal Céleste du monde des vivants dans lequel on fait quelques incursions. La Terre garde ainsi ses couleurs naturelles, tandis que c'est une dominante bleue froide qui est utilisée pour les scènes de cet entre-deux judiciaire et un filtre beige pour les souvenirs qui sont projetés sur un écran, sorte d'images de vieux films, dans ce qui s'apparente à une salle de cinéma. Quant à la bande-son, la musique y est entraînante et rythmée, sans être omniprésente : elle accompagne bien l'ambiance générale à la fois légère et sombre dans laquelle s'épanouit la série.
Enfin, Nebesnyi Soud bénéficie d'un casting globalement solide, surtout du côté de ses acteurs principaux. Pour interpréter les deux juristes d'un genre très particulier qui s'affrontent à l'audience, on retrouve d'une part Konstantin Khabenskiy, qui joue un procureur froid et méthodique - qui a cependant ses failles ; il est possible de le déstabiliser lorsque sa femme, qu'il a laissée derrière lui, est évoquée -, et d'autre part Mikhail Porechenkov, qui fait des merveilles dans un registre d'avocat sophiste qui propose les interprétations les plus surprenantes pour défendre les actions de ses clients.

NOTE : 7,5/10
La bande-annonce :
19:39 Publié dans (Séries européennes autres) | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : russie, Небесный Суд, nebesnyi soud, le tribunal céleste, konstantin khabenskii, mikhaïl poretchenkov |
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25.03.2012
(Pilote EST) Klass - Elu pärast (La Classe) : le traumatisme d'un massacre dans un lycée... et la vie après ?

Aujourd'hui, petit évènement, car My Télé is Rich! accueille un nouveau pays : l'Estonie ! Une nouvelle étape dans mon exploration de l'Europe du Nord permise grâce à Eurochannel qui continue de nous faire voyager : après la danoise Lulu & Leon en février, elle va proposer en ce mois d'avril consacré à l'Estonie, Klass - Elu pärast. Et pour ma première série estonienne, je ne pouvais sans doute pas mieux tomber ! Il faut dire qu'elle n'est pas une inconnue, puisqu'elle s'est fait remarquer dans divers festivals sur la fiction européenne : elle a ainsi été récompensée par le Reflet d'Or au Festival Cinéma Tous Ecrans en 2009, et a remporté deux awards au Roma Fiction Fest 2010.
Plus précisément, la série est en réalité la suite d'un film estonien de 2007, Klass. S'il peut être recommandé d'avoir vu le film pour bénéficier d'une vue d'ensemble des évènements dès les premières scènes du pilote, la série ("Klass - Elu pärast" signifiant "La classe : la vie après") s'apprécie également indépendamment, traitant des suites du drame sur lequel se conclut le film. Initialement, le projet télévisuel devait voir le jour en 2009 et était envisagé pour une durée de 12 épisodes. Mais la crise économique a gelé un temps la production. Finalement, ce seront sept épisodes qui seront écrits par Margit Keerdo. La diffusion eut lieu à la fin de l'année 2010 en Estonie, sur ETV.
En France, Klass - Elu pärast (La Classe en VF) arrivera sur Eurochannel (canal 89 des bouquets SFR) le 29 avril prochain, à 20h. Et si la suite est à la hauteur de ce premier épisode, j'ai juste envie de vous donner un seul conseil : à vos agendas !

Klass - Elu pärast se déroule à Tallinn, la capitale de l'Estonie. Elle s'ouvre sur une tragédie qui va bouleverser tout un lycée, et plus généralement tout le pays, résultat dramatique d'une escalade de violences que nul n'aura pu arrêter à temps. Souffre-douleurs de leur classe, suite à des tourments plus humiliants encore lors d'une soirée à la plage, deux adolescents, Kaspar et Joosep, se sont laissés emporter dans une folie meurtrière auto-destructrice. S'étant procurés des armes, ils ont ouvert le feu en plein lycée, abattant à bout portant cinq de leurs camarades de classe et en blessant trois. Si le film traite des évènements qui conduisent à cette fusillade tragique, la série va, elle, s'intéresser aux suites de ce drame : peut-il y avoir une vie après pour les survivants ou les proches des victimes ?
La construction narrative de Klass - Elu pärast va lui permettre de balayer tous les points de vue pour traiter du traumatisme en lui-même, comme du travail de reconstruction de chacun, en s'intéressant à un personnage différent par épisode. Le pilote, traitant de l'immédiat après les coups de feu, suit ainsi Kerli, une adolescente à part dans la classe, qui va se battre pour que les véritables raisons du geste des deux meurtriers soient connues. L'épisode éclaire les réactions des élèves face à leurs responsabilités dans l'engrenage ayant abouti à la fusillade. Au fil de la série, Klass - Elu pärast traitera des conséquences des évènements aussi bien du point de vue des lycéens, de leurs parents (le deuxième met en scène le parent d'un des tués), de leur enseignant et, pour le dernier épisode, du tireur survivant.

Abordant sans détour un sujet difficile et très fort, la première chose qui marque devant Klass - Elu pärast, c'est son habileté à parfaitemennt négocier l'extrême sensibilité de son thème. Si la tragédie aurait pu entraîner un glissement lacrymal facile, il n'en est rien dans ce pilote qui fait preuve d'une justesse et d'une retenue impressionnantes. La force du récit tient ici à la sobriété de son écriture : c'est avec beaucoup de pudeur qu'est évoqué le traumatisme subi par les élèves, mais aussi par leur enseignant. Le soin apporté à la dimension psychologique se révèle impressionnant d'authenticité et de nuances. Si seuls quelques flashs au début de l'épisode montre au téléspectateur la fusillade, l'ombre de cette dernière pèse sur tout l'épisode. Il parvient à être à la fois sombre et poignant, sans éprouver jamais le besoin d'en faire trop, réussissant à proposer quelques scènes d'une intensité émotionnelle bouleversante par un simple échange de regards ou par un silence révélateur. Le pilote laissera au téléspectateur un arrière-goût amer (et quelques larmes salées).
Si la série peut être très dure en raison des évènements passés dont elle explore les conséquences, pour autant, elle entend aussi se tourner résolument vers l'avenir. Comme l'explique Margit Keerdo sur son blog, à mesure que Klass - Elu pärast va s'éloigner de la fusillade, les épisodes pourront être moins pesants, cependant le fil conducteur demeurera toujours ce futur en pointillé promis à ceux qui ont vécu d'une façon ou d'une autre l'évènement. Il s'agit de se demander quelle va pouvoir être la vie après ce basculement dans l'horreur tragique... est-elle d'ailleurs seulement possible ? Comment dépasser ce traumatisme tellement profond pour réapprendre à vivre ? Les insomnies de Kerli, ses flashbacks du jour du drame, illustrent bien les premières difficultés à surmonter. Au-delà de cet aspect, il est évident que les pistes de réflexion sont multiples à partir d'un tel sujet, et les thèmes à traiter particulièrement riches. Le potentiel est donc là : le premier épisode constitue une vraie claque dont le téléspectateur ne ressort pas indemme ; et on peut espérer que la suite de la série se poursuivra sur ces mêmes bases.

De plus, il faut saluer la double ambition dont fait preuve Klass - Elu pärast : non seulement elle entend explorer les suites d'une fusillade dans un lycée, mais en plus, elle ne va pas hésiter à complexifier et à troubler les statuts de victimes et de bourreaux. Aucune lecture purement manichéenne n'est en effet possible : le geste de folie meurtrière des deux adolescents est aussi un geste de désespoir contre des camarades qui ont d'abord été leurs tortionnaires du quotidien. Par les nuances et questionnements qu'elle met en scène, la série parvient ici à une force et une intensité rares. Celui qui connaît le film d'origine sait déjà quel fut le dernier élément déclencheur du carnage, cette soirée à la plage qui aura été l'humiliation de trop pour les deux jeunes tireurs, il a donc sans doute une empathie plus immédiate pour ces derniers. Mais pour un téléspectateur qui découvre les faits dans le pilote, la mise au jour de ce douloureux partage des torts est sans doute encore plus dérangeante et bouleversante.
Indirectement, Klass - Elu pärast exploite dans ce pilote un thème que je rapprocherais des séries japonaises centrées sur l'ijime (nom donné dans les écoles nippones à ces persécutions et brimades physiques et/ou morales subies par un élève). Pour avoir l'expérience de ces dernières, je dois dire que c'est vraiment la première fois que je regarde une série occidentale (et non asiatique) qui capture aussi admirablement toutes les dynamiques relationnelles à l'oeuvre - et leur violence - au sein de cette classe marquée par la tragédie. Le pilote traite avec beaucoup d'authenticité du déni dans lequel les élèves s'enferment, refusant de reconnaître leur responsabilité individuelle et collective dans le drame. Par la suite, la série pourra s'affranchir du cadre du lycée selon le personnage principal suivi (qui peut être un adulte) ; mais la subtilité apportée tant à la caractérisation des protagonistes qu'à leur psychologie laisse entrevoir de belles promesses pour prendre pleinement la mesure du sujet.

Marquante par la maîtrise de son sujet sur le fond, Klass - Elu pärast est également très intéressante sur la forme. Un réel soin est apporté à la réalisation, réactive et proche des protagonistes mais aussi capable de plans d'ensemble où la symbolique de la mise en scène apparaît maîtrisée. Le visuel de la série est travaillé jusqu'à la photographie épurée, où l'on retrouve des teintes dominantes froides. Certes, c'est une série estonienne : les moyens et le budget limités sont perceptibles, quelques micros passent parfois dans le champ de la caméra ; mais dans l'ensemble, la série se révèle solide sur le plan formel. De plus, elle bénéficie d'une bande-son nerveuse qui reflète bien la tonalité ambiante, entre déchirements et reconstruction ; à l'image de son générique (cf. première vidéo en bas du billet).
Enfin, Klass - Elu pärast dispose d'un casting homogène qui se met au diapason de l'atmosphère dramatique. C'est sur Triin Tenso qu'est centré le pilote : elle délivre une interprétation sobre qui sonne authentique. Mais la dimension chorale de la série permettra à plusieurs acteurs de s'imposer au fil des épisodes. Au Roma Fiction Fest 2010, Margus Prangel a ainsi remporté l'award du meilleur acteur dans une fiction dramatique pour sa performance de père de famille dans le deuxième épisode. En outre, on retrouve également parmi la galerie de protagonistes mis en scène, Vallo Kirs, Paula Solvak, Joonas Paas, Laura Peterson, Erik Ruus, Laine Mägi, Virgo Ernits, Kadi Metsla, Märt Meos ou encore Leila Säälik.



Bilan : Forte d'un sujet riche et poignant sur l'après d'une tragédie humaine bouleversante, Klass - Elu pärast est une série qui ne manque pas d'ambitions. Elle se démarque par l'authenticité de son écriture et la sobriété générale de son ton. Tout en révélant la face la plus sombre des dynamiques relationnelles adolescentes, il s'agit plus généralement d'une série qui traite avec subtilité du deuil et de la reconstruction après un traumatisme, lequel est dû autant aux drames provoqués par l'explosion soudaine de violence, qu'au poids de la part de responsabilité que chacun porte dans le déroulement des évènements.
En résumé, une série qui mérite le détour tant pour son sujet que pour la justesse de son approche humaine et psychologique. Et la preuve qu'on trouve des séries intéressantes jusqu'en Estonie !
NOTE : 8/10
Le générique :
La chanson de la série (avec quelques images) :
16:09 Publié dans (Séries européennes autres) | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : estonie, klass elu pärast, etv, eurochannel, la classe, the class the life after, vallo kirs, paula solvak, joonas paas, laura peterson, triin tenso, erik ruus, margus prangel, laine mägi, virgo ernits, kadi metsla, märt meos, leila säälik |
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24.03.2012
(Pilote SE) Kommissarie Winter (Les enquêtes du commissaire Winter) : une série policière humaine et visuellement superbe


Arte est en train de me réapprendre à m'installer devant la télévision un soir de semaine. Et elle devient vraiment ma chaîne préférée : après Borgen, Whitechapel... ce jeudi soir marquait les débuts de Kommissarie Winter (Les Enquêtes du Commissaire Winter). A priori, les séries policières non feuilletonnantes ne sont pas ma tasse de thé, mais vous connaissez mes tendances un peu monomaniaques : de la même façon que le Danemark avait marqué mon année 2011, la Suède est la révélation 2012. Ma lune de miel sériephile suédoise est donc actuellement à son zénith. Et comme en plus, il semblerait que cette fin de mois soit dédiée au policier, puisque j'ai même craqué pour un cop show sud-coréen, c'était donc le moment où jamais d'apprécier Kommissarie Winter.
Cette série a été diffusée a été diffusée en Suède, sur SVT, en 2010. Ce n'est pas la première fois que les romans de Ake Edwardson sont portés à l'écran, puisqu'au début des années 2000, ils avaient déjà fait l'objet d'une série. Mais cette fois, c'est Magnus Krepper (déjà repéré ce mois-ci dans Bron/Broen) qui reprend le rôle du commissaire Erik Winter. La série comporte 8 épisodes, nous relatant en tout 4 affaires différentes (couvrant 2 épisodes), dont la première, Väneste Land, était diffusée ce jeudi. Pour en savoir plus, je vous conseille chaudement la lecture de l'interview du réalisateur, Trygve Allister Diesen, faite par LadyTeruki, lors d'un Scénaristes en Séries passé : elle a achevé d'aiguiser ma curiosité. Et au terme de la soirée, sans aller jusqu'à parler de coup de coeur, je dois dire que j'ai passé un bon moment devant mon petit écran !

Kommissarie Winter se déroule dans la ville de Göteborg, une cité portuaire importante du sud-ouest de la Suède. La série se propose de nous faire suivre, couvrant à chaque fois deux épisodes, les enquêtes du commissaire Erik Winter et de son équipe. Ce policier instinctif, père de famille, ne manque généralement pas d'empathie envers les affaires, parfois très sordides et sanglantes, dont il a la charge, comme vont d'ailleurs très bien l'illustrer ces deux premiers épisodes.
Väneste Land s'ouvre sur la découverte de trois cadavres, aux visages massacrés ; employés abattus de nuit dans une petite supérette. L'affaire se transforme le lendemain en quadruple meurtre, lorsque la femme d'une des victimes est retrouvée égorgée chez elle. Leurs investigations obligent les policiers à intervenir dans un quartier sensible de l'agglomération, où la loi du silence semble régner, peu de personnes étant disposées à coopérer avec eux. Ecartant l'hypothèse d'un crime raciste, Erik Winter s'intéresse plus particulièrement à la communauté kurde. Autant que le ou les coupables, il cherche à comprendre quels motifs ont pu conduire à de tels crimes.

Si la lecture du synopsis laissait entrevoir une série policière aux ingrédients très classiques, dès les premières minutes, le téléspectateur comprend que Kommissarie Winter ne va pas se contenter de ce seul matériau de base. L'ampleur du travail réalisé (notamment par le "concept director" mentionné dans l'interview de Trygve Allister Diesen) pour se contruire une identité propre au sein du genre policier se perçoit à tous les niveaux, aussi bien formels que dans la construction narrative de l'intrigue. Sur ce plan, si l'enquête est complexe, restant cependant toujours solide au-delà des fausses pistes, c'est la progression lente de l'histoire qui marque : les scénaristes prennent volontairement leur temps.
Ce rythme peut dans un premier temps déstabiliser qui n'y est pas habitué, mais la série maîtrise parfaitement l'art des silences. Tous ces non-dits, ces plans parfois presque contemplatifs, apparaissent vite plus parlants, et surtout plus forts, que des discours précipités qui pointeraient des évidences. Car un des grands atouts de la série réside dans sa capacité à capturer l'ambiance du cadre dans lequel elle se déroule. C'est véritablement un récit dont le téléspectateur s'imprègne, se laissant immerger dans l'atmosphère patiemment construite, et dont chaque détail est travaillé. Presque paradoxalement, si tout tourne véritablement autour de l'enquête, la série renvoie l'impression que cette dernière n'est pas pour autant une fin en soi.

Dans cette perspective, une des forces de Kommissarie Winter va justement être que l'investigation n'y efface jamais l'humain. Loin du policier mécanique, c'est au contraire une série qui porte un intérêt sincère aux protagonistes qu'elle met en scène. Sur ce point, sans négliger les rôles secondaires, ni les témoins ou suspects de l'épisode, elle repose en grande partie sur les épaules de ce personnage assez fascinant qu'est Erik Winter. S'il ne manque pas de charisme, il n'en demeure pas moins toujours profondément humain. N'embrassant jamais le rôle du héros monolithique qui serait vite sans saveur, il conserve au contraire une forme d'ambivalence, une certaine faillibilité, qui permet au téléspectateur de s'attacher.
L'inclinaison naturelle de Winter à mettre en avant un facteur humain, son intérêt obstiné pour comprendre tous les tenants et aboutissants, sa sensibilité instinctive aux passions et déchirements qu'il devine sous la surface, confèrent au personnage une épaisseur et une dimension appréciables. S'il apparaît logiquement désillusionné du fait de son métier, il ne peut rester indifférent à certaines situations ; s'il s'obstine à mener à bien son enquête jusqu'à mettre sa vie en danger, son vernis d'assurance peut brusquement se fissurer. Toutes ces ambiguïtés dévoilent ainsi un personnage très intéressant. A ce titre, l'insertion, tout au long des deux épisodes, de scènes durant lesquelles il lit un témoignage poignant, sans que l'on sache avant la fin précisément ce dont il s'agit, est parfaitement révélatrice du parti pris. Elle montre à la fois cette empathie qui rejaillit sur le téléspectateur, mais également la volonté de la fiction, en dépit de la noirceur de son histoire, de chérir une part d'humanité salvatrice.

Le charme de Kommissarie Winter repose également beaucoup sur l'identité visuelle que la série se construit. Sur ce plan, la série est une bien belle réussite - que dis-je, une merveille ! Non seulement la photographie, travaillée et aux teintes claires et plutôt chaleureuses, est superbe, mais la caméra use d'une large palette d'effets pour construire l'ambiance et mettre en valeur les paysages suédois du côté de Göteborg. Un peu à la manière de Bron/Broen (je ne suis pas encore suffisamment familière du petit écran suédois, pour vous dire s'il s'agit d'une constante), la série s'approprie véritablement son cadre, exploite pleinement tous ses décors et nous offre quelques beaux plans en guise de transitions qui sont un vrai régal pour les yeux du téléspectateur. C'est le genre de fiction qui transmet une part du parfum du pays au sein duquel elle se déroule. De plus, la série bénéficie d'une bande-son également soignée, qui contribue à la tonalité d'ensemble, et s'ouvre sur un joli générique (cf. deuxième vidéo en bas du billet).
Enfin, si Kommissarie Winter fonctionne, elle le doit aussi à son interprète principal, Magnus Krepper. L'acteur avait déjà retenu mon attention dans un rôle très différent, et beaucoup plus inquiétant, dans Bron/Broen. Ici sa présence à l'écran, à la fois forte mais jamais dénuée d'une certaine ambivalence, sied parfaitement au personnage d'Erik Winter. Et si l'humanité du policier est une des caractéristiques qui marque le téléspectateur, c'est aussi parce que l'acteur est capable de laisser transparaître toutes les nuances contenues dans le scénario. A ses côtés, il est entouré par un casting homogène qui, s'il reste en retrait, trouve cependant aisément ses marques. Amanda Ooms incarne sa femme, tandis qu'au sein de la police, on retrouve Peter Andersson, Jens Hultén, Sharon Dyall, Viktor Trägårdh, Stig Engström ou encore Anna Åström.


Bilan : Série policière solide reposant sur un personnage principal assez fascinant, Kommissarie Winter se démarque et trouve sa place dans le genre des fictions d'enquêtes grâce à un soin particulier apporté à tous les niveaux. Sur le fond, sa narration volontairement lente, quasi-contemplative et privilégiant l'humain sans négliger le crime, tombe souvent juste, tandis que sur la forme, l'identité visuelle et esthétique de la série se révèle particulièrement réussie. Plus généralement, c'est une série qui surprend par sa capacité à créer une empathie avec le téléspectateur, misant beaucoup sur le ressenti de ce dernier pour le fidéliser. A découvrir.
NOTE : 7,25/10
Une bande-annonce :
Le générique :
09:36 Publié dans (Séries européennes autres) | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : suède, arte, svt, kommissarie winter, les enquêtes du commissaire winter, magnus krepper, amanda ooms, peter andersson, jens hulten, sharon dyall, viktor tragardh, stig engstrom, anna astrom |
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17.03.2012
(SE/DAN) Bron/Broen (The Bridge), saison 1 : un polar sombre et prenant aux multiples facettes

Mes affinités avec les séries scandinaves se confirment ! Après s'être habituée au danois l'an dernier, mon oreille se familiarise depuis le début d'année avec le suédois. Forte de mes visionnages en cours de Äkta Människor ou encore de Anno 1790, je suis passée en ce mois de mars à l'étape suivante : m'offrir un mélange de suédois et de danois, devant une série co-produite par les deux pays, Bron/Broen (The Bridge en version internationale). C'est le moment de souligner que, jusqu'à présent, tous mes achats de coffret DVD étranger "à l'aveugle" (comprendre : sans avoir vu un seul épisode) auront tenu leurs promesses en provenance d'Europe du Nord (de Borgen à Næturvaktin), et cette dernière découverte ne m'aura pas déçue.
Bron/Broen a été diffusée au cours de l'automne 2011 en Suède (sur SVT1, à partir du 21 septembre) et au Danemark (sur DR, à partir du 28 septembre). Sa première saison compte 10 épisodes, d'une durée de 55 minutes environ. Une seconde saison a été commandée. A l'international, la série devrait être diffusée prochainement en Angleterre sur BBC4. Pas de nouvelle pour le moment en France, mais, ma foi, elle serait parfaite pour la politique de diffusion séries actuellement suivie par Arte (laquelle débute justement jeudi prochain la diffusion d'une série policière... suédoise, Les enquêtes du commissaire Winter, dont l'acteur joue aussi dans Bron/Broen) ! C'est donc de ce polar à la fois prenant et intense dont je vais vous parler aujourd'hui.

Une nuit, sur l'immense pont qui relie le Danemark à la Suède, un incident interrompt le trafic : un corps a été abandonné sur la route, déposé exactement sur la ligne de frontière séparant les deux pays. Les polices sudéoise et danoise sont a priori toutes deux compétentes pour enquêter sur cette mort. Pour éviter tout conflit de juridiction, c'est une collaboration qui se met en place entre les deux officiers de garde dépêchés sur place ce soir-là : la suédoise Saga Noren et le danois Martin Rohde.
D'abord trop vite catalogué comme le simple meurtre d'une personnalité suédoise connue, ce premier crime se révèle rapidement bien plus complexe qu'il n'y paraissait a priori. Il n'est que la première étape, publique, dans un engrenage qui se transforme en traque d'un tueur semblant toujours avoir un temps d'avance sur les enquêteurs. Si Saga et Martin ont des approches et des méthodes très dissemblables, ils vont devoir apprendre à coopérer et à travailler efficacement ensemble dans cette investigation qui contient bien des fausses pistes.

Bron/Broen est une série policière feuilletonnante extrêmement prenante. Si elle construit son intrigue sur des bases très classiques, elle va savoir pleinement exploiter tous les ingrédients à sa disposition pour se trouver une identité propre dans ce registre de fiction pourtant familier. A ce titre, c'est tout d'abord par sa très grande noirceur que la fiction se démarque. Elle s'impose en effet comme un de ces polars très sombres, dans la droite lignée d'une tradition scandinave dont la réputation n'est plus à faire et à laquelle elle contribue avec les honneurs.
Avec une sobriété voulue, souvent assez glaçante, il faut préciser que la série se contentera le plus souvent de suggérer la violence plutôt que de nous la montrer, mais l'impact restera tout aussi fort. Et quelques scènes explicites particulièrement dures seront également proposées. En filigrane, c'est la fragilité de la vie qui semble constamment rappelée. Ce parti pris confère à l'oeuvre une résonnance très réaliste, et renforce la tension ambiante tant il apparaît vite clair que le téléspectateur n'a aucune assurance sur l'issue de cette enquête au long cours, ni sur la manière dont va s'orienter cette recherche du tueur qui tourne à la confrontation.

Au-delà d'une atmosphère à la froideur soignée, Bron/Broen se démarque par sa maîtrise de sa construction narrative. La série glisse admirablement entre les différents genres policiers au fil de la saison, passant du fait divers isolé à la perspective d'un serial killer, des dénonciations provoquantes de dérives de la société moderne à des griefs autrement plus personnels. Les diverses tournures que prend une enquête très mouvante lui permettent de constamment aller de l'avant, sans aucun temps mort, ni jamais donner l'impression d'essayer de gagner du temps. Doté d'une tension constante exemplaire, le format de 10 épisodes est sans doute parfait pour ce genre d'exercice feuilletonnant, comme avait pu le prouver la saison 2 de Forbrydelsen. Le seul bémol éventuel à formuler viendrait peut-être de la façon dont la série a tendance à greffer de manière déconnectée des micro-intrigues et des protagonistes secondaires, donnant parfois l'impression qu'elle se disperse trop.
Il faut cependant reconnaître (et saluer le fait) que, dans l'ensemble, les scénaristes ne laissent en réalité jamais rien au hasard : le moindre détail, la moindre insistance (ou au contraire, non-dit) de la caméra, renvoie à quelque chose qui se révèlera important. L'impression de maîtrise du tableau d'ensemble l'emporte donc aisément sur quelques flottements qui resteront purement anecdotiques à la fin. Et si le téléspectateur se laisse vraiment captiver par l'agencement progressif de toutes les pièces de ce vaste et dangereux puzzle, c'est aussi parce qu'il semble vite évident que c'est le tueur, et non la police, qui le contrôle. La saison forme un seul grand arc, qui nous conduit jusqu'à un apogée à couper le souffle avec un dernier épisode particulièrement réussi. Sans rien en dévoiler, j'insiste dessus car il est d'une force et d'une intensité marquantes. Non seulement le téléspectateur n'en ressort pas indemme, mais cette conclusion justifie vraiment la construction feuilletonnante en amont. Il amène le téléspectateur à porter un nouveau regard sur l'engrenage auquel il vient d'assister, et confère une autre dimension à toute l'histoire.

Cependant Bron/Broen n'est pas seulement un solide polar, c'est aussi une histoire qui va permettre d'explorer des personnages principaux à la caractérisation très réussie. La dynamique qui s'installe au sein du duo principal est excellente, permettant d'offrir des passages plus légers, de semi-détente, au cours desquels le téléspectateur esquisse un sourire. La série exploite ici un filon classique, en associant une paire improbable de policiers qui n'ont rien de commun, et qui vont donc devoir essayer de s'entendre. Reste que Bron/Broen apporte sa propre valeur ajoutée, avec notamment le personnage de Saga qui s'est imposé comme un grand coup de coeur personnel. Ses raisonnements binaires tranchés, sa perception très détachée des relations sociales et de son environnement, créent en effet une héroïne atypique vraiment intéressante, tout en constituant un pendant parfait à Martin, plus terre à terre et prêt à assouplir ses principes.
De plus, les relations entre Saga et Martin ne se figeront jamais. A mesure que l'enquête progresse, non seulement ils parviennent à une meilleure compréhension réciproque, mais surtout, chacun influe sur l'autre. Ou plutôt, Saga s'ouvre peu à peu aux personnes qui l'entourent, son respect sincère pour Martin la conduisant à essayer d'assimiler les conseils qui lui donnent sur la vie sociale de tous les jours. Au fil des confrontations de vues parfois proches de la dispute qui ont lieu entre les deux policiers, le téléspectateur assiste à une lente transformation de Saga. C'est ici aussi que se révèle la maîtrise narrative de Bron/Broen, avec ce fameux discours de Martin sur le fait de ménager les susceptibilités et de devoir parfois mentir pour le bien de son interlocuteur. Une conception du mensonge légitimé qui prend toute son importance à la fin. Personnalités complexes, intégrées dans une galerie de personnages secondaires homogène et nuancée, ces deux policiers sont les piliers d'une série qui n'aura jamais négligé sa dimension humaine, et aura réussi le policier comme l'intime.

Par ailleurs, Bron/Broen est également une belle réussite sur le plan formel. La réalisation est impeccablement maîtrisée, avec des images aux teintes froides dominantes qui correspondent parfaitement à l'ambiance générale. Surtout, la série exploite pleinement son double cadre danois et suédois, en utilisant des images de paysages pour opérer la transition entre certaines scènes. Comme l'illustre son générique à l'esthétique superbe (des time-lapses magnifiques ; cf. la vidéo en-dessous du billet), cela contribue à un certain dépaysement du téléspectateur qui alterne entre les deux pays, avec ce pont qui demeure toujours central. La bande-son reste très sobre, mais la musique qui retentit lors de l'ouverture, particulièrement bien choisie, retentira longtemps dans nos oreilles.
Enfin, la série bénéficie d'un casting bi-national très solide. Entremêlant danois et suédois, Bron/Broen est un exemple de co-production utilisée à bon escient ; pour l'apprécier à sa juste valeur, il est donc impératif de la regarder en version originale (cet aspect peut justement être un frein à son arrivée chez nous : une version française le ferait disparaître). J'ai été particulièrement marquée par Sofia Helin : passée la rigidité de la première rencontre, l'actrice se révèle vraiment dans les nuances qu'elle apporte peu à peu au personnage de Saga, avec quelques scènes magistrales (notamment dans le dernier épisode). Face à elle, Kim Bodnia est convaincant dans le rôle d'un officier certes efficace, mais aussi très humain avec ses failles, et qui n'a pas forcément beaucoup d'illusions sur lui-même. A leurs côtés, on retrouve également Dag Malmberg, Rafael Pettersson, Anette Lindbäck, Said Leque, Kristina Bränden, Puk Sharbau, Emil Birk Hartmann, Sarah Boberg, Christian Hillborg ou encore Magnus Krepper.


Bilan : Polar très sombre à la fois classique, mais également capable de se forger une identité propre dans ce genre policier, Bron/Broen est une série feuilletonnante extrêmement prenante et efficace. Si sa narration donne parfois l'impression d'une tendance à la dispersion, la construction de l'arc formé par cette saison 1 ne laisse pourtant rien au hasard, témoignant d'une belle vision et maîtrise d'ensemble. A mesure que l'enquête progresse, changeant aussi de nature, la série dévoile tout son potentiel, pour se terminer sur un final vraiment réussi qui me hantera sans doute longtemps. Une saison 2 a été commandée, mais cette première saison se suffit à elle-même.
Amateurs de séries policières feuilletonnantes, de polars très sombres, mais aussi de fictions scandinaves, cette première saison de Bron/Broen devrait trouver grâce à vos yeux ! N'hésitez pas.
NOTE : 8,25/10
Le générique :
13:59 Publié dans (Séries européennes autres) | Lien permanent | Commentaires (24) | Tags : suède, danemark, bron, broen, the bridge, sofia helin, kim bodnia, dag malmberg, rafael pettersson, anette lindbäck, said legue, kristina bränden, puk sharbau, emil birk hartmann, sarah boberg, christian hillborg, kristian lima de faria, magnus krepper |
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17.02.2012
(Pilote NOR/US) Lilyhammer : un gangster new-yorkais en Norvège

Les séries s'affranchissent peu à peu de leur cadre traditionnel. De nouveaux modèles économiques sont à inventer ; et internet a sa place dans ces expérimentations. En ce mois de février, une nouvelle étape vient d'être franchie : Netflix et Hulu, deux grandes plates-formes de streaming, marchent sur les plate-bandes des chaînes de télévision classiques en lançant toutes deux leurs premières productions originales : Lilyhammer pour la première, Battleground pour la seconde. Et cela n'est que le début, puisque Netflix a d'autres projets en cours, comme House of Cards.
Lilyhammer, la première du genre, est une série américano-norvégienne, qui a été diffusée tout d'abord en Norvège, sur NRK1, le 25 janvier 2012 (avec un score d'audience impressionnant). Depuis, depuis le 6 février 2012, la fiction est désormais disponible dans son intégralité sur Netflix. La saison 1 comporte 8 épisodes ; une saison 2 a d'ores et déjà été commandée. Si elle pose les premières bases d'une révolution de l'industrie par son origine et son mode de diffusion, Lilyhammer reste une comédie douce-amère très classique sur le clash des cultures. Cependant son pilote n'en est pas moins sympathique.

Frank Tagliano, surnommé "the Fixer", appartient à la mafia new-yorkaise. Mais un conflit avec le nouveau boss de l'organisation le conduit à accepter l'offre des autorités américaines de témoigner dans un procès contre lui. Logiquement, il doit intégrer un programme de protection des témoins, sa vie étant désormais en danger. Or Frank veut quitter les Etats-Unis. Il avait été très marqué par la ville de Lillehammer lorsqu'il avait suivi les Jeux Olympiques de 1994 à la télévision : il demande donc à être envoyé en Norvège.
C'est ainsi qu'un gangster new-yorkais aguerri débarque dans la campagne enneigée scandinave, avec en poche de faux papiers fabriqués par le FBI et quelques économies qui devraient lui permettre de débuter une nouvelle existence. Evidemment, la vie à Lillehammer n'a pas grand chose à voir avec les habitudes quotidiennes qu'avait Frank ; il faut dire qu'on y craint plus le loup rôdeur que le potentiel délinquant. Il va falloir apprendre à s'intégrer, tandis que le rêve de l'Américain est d'ouvrir son propre bar.

Au-delà de ses enjeux linguistiques omniprésents (l'anglais et le norvégien s'entremêlent constamment dans les dialogues) et des vieux réflexes de Frank, prêt à intimider ou à corrompre avec la même aisance qu'il respire, le charme du pilote de Lilyhammer tient beaucoup à la simplicité avec laquelle il entreprend de nous conter les aventures norvégiennes colorées d'un pur new-yorkais. Si l'épisode cède très vite à quelques clins d'oeil incontournables, il le fait avec une douce ironie à laquelle le téléspectateur ne reste pas insensible. Comment résister à cette scène du premier réveil de Frank à Lillehammer au cours de laquelle il découvre, abandonnée devant chez lui, une tête d'animal, écho à une autre tête mythique, celle du cheval du Parrain ? Tandis que le téléspectateur partage l'incrédulité passagère du personnage, la chute qui suit, en découvrant qu'il s'agit simplement de la voisine qui a égaré par mégarde son futur déjeuner, tombe parfaitement.
Cette anecdote est vraiment représentative de la tonalité d'ensemble de ce premier épisode. Sans chercher à innover, Lilyhammer propose un pilote, certes classique dans ses dynamiques, mais sympathique. La série investit pleinement - mais sans paraître pour autant forcée, ou artificielle - ce terrain si bien connu du choc des cultures, toujours prompt à susciter confrontation et décalages improbables. Restant très sobre, avec une retenue qu'on pourrait presque qualifier de scandinave, il s'agit d'une comédie noire, un peu douce-amère, qui dépayse et prête à sourire, et à laquelle on s'attache facilement. Certes, on pourra sans doute reprocher à ce pilote d'exposition son côté par trop convenu, mais il s'agit d'un épisode d'exposition qui remplit sa mission d'introduction. Par la suite, il faudra donc voir si la série est capable de faire preuve de plus d'initiative (et peut-être d'ambition ?) pour exploiter toutes les facettes de son cadre.

Sur la forme, Lilyhammer bénéficie d'une réalisation très classique, capitalisant sur ce ressenti un peu old school. Si l'introduction new yorkaise est expédiée sans chercher à rendre particulièrement crédibles des passages comme la fusillade déterminante du bar, l'arrivée en Norvège permet ensuite à la série de trouver progressivement son style. Tout en restant très simple et sobre, la caméra n'en sait pas moins mettre en valeur le décor enneigé qui sert de cadre à la fiction, offrant un dépaysement garanti au téléspectateur.
Enfin, Lilyhammer rassemble un casting qui sonne très authentique, puisqu'entièrement norvégien à l'exception de l'acteur principal, une tête bien identifiable pour tout sériephile, puisqu'associé à jamais aux séries mafieuses, Steven Van Zandt (The Sopranos), qui est évidemment parfaitement taillé pour ce rôle (et, je l'avoue, sa présence n'a pas été sans éveiller en moi quelque nostalgie). A ses côtés, pour ma première (!) incursion en terres téléphagiques norvégiennes, nous croisons Trond Fausa Aurvåg, Marian Saastad Ottesen, Steinar Sagen, Fridtjov Såheim, Sven Nordin, Anne Krigsvoll, Mikael Aksnes-Pehrson, Kyrre Hellum, Tommy Karlsen Sandum, Greg Canestrari ou encore Tim Ahern.

Bilan : Comédie sombre au parfum scandinave aussi dépaysant que rafraîchissant (dans tous les sens du terme), Lilyhammer propose un pilote de facture très classique, mais qui n'en est pas moins sympathique. Les dynamiques du clash culturel mis en scène fonctionnent, et, sans révolutionner ce terrain familier, on y retrouve toutes les recettes qui ont su faire leur preuve. Pour huit épisodes, on a donc envie de découvrir comment la série va grandir !
NOTE : 6,5/10
Une bande-annonce de la série :
17:03 Publié dans (Pilotes US), (Séries européennes autres) | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : norvège, lilyhammer, nrk, netflix, steven van zandt, trond fausa aurvag, marian saastad ottesen, steinar sagen, fridtjov saheim, sven nordin, anne krigsvoll, mikael aksnes-pehrson, kyrre hellum, tommy karlsen sandum, greg canestrari, tim ahern |
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