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14/12/2014

(Mini-série UK) The Lost Honour of Christopher Jefferies : préjugés et déchaînement médiatique

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Construire une œuvre évoluant sur la fine ligne entre fait réel et dramatisation est une des spécialités de Peter Morgan. De sa trilogie sur la carrière politique de Tony Blair (The Deal, The Queen et The Special Relationship) à la pièce de théâtre Frost/Nixon (qui fut ensuite portée sur grand écran), le scénariste anglais a toujours montré un intérêt pour cet exercice de scénarisation particulier. Sa dernière mini-série, The Lost Honour of Christopher Jefferies, le confirme une nouvelle fois. Comptant deux parties, d'un peu plus d'une heure chacune, elle a été diffusée cette semaine en Angleterre, les 10 et 11 décembre 2014, sur la chaîne ITV1.

Cette mini-série replonge le téléspectateur dans l'emballement médiatique qui suivit la disparition, puis la découverte du corps sans vie d'une jeune femme, près de Bristol, durant les fêtes de fin d'année 2010. L'affaire secoua le Royaume-Uni. L'attention de la police se porta d'abord sur le propriétaire de l'appartement dans lequel vivait la victime. Après son arrestation pour être interrogé, les médias et autres tabloïds se déchaînèrent contre cet homme à l'allure un peu excentrique - un aspect qui faisait de lui un coupable tout désigné. Les portraits à charge, recélant d'anecdotes gonflées, voire inventées, se succédèrent dans la presse. Lorsque, quelques jours plus tard, Christopher Jefferies fut libéré faute d'éléments probants, sa vie avait été irrémédiablement bouleversée. Ni l'arrestation, puis la condamnation du véritable meurtrier, plusieurs semaines après, ne contrebalancèrent les torts causés.

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Peter Morgan relate cette histoire en plaçant le téléspectateur aux côtés de Christopher Jefferies (interprété par un magistral Jason Watkins). La première partie décrit comment la vie ordinaire d'une personne sans histoire peut basculer en un instant, sans autre raison que quelques jugements expéditifs basés sur des ressentis et sur le fait qu'elle ne rentrait pas exactement dans les cases que la société aime attribuer à chacun. En dressant le portrait précis de Christopher Jefferies et des aspects -dans sa gestuelle ou son élocution- qui ont à l'époque interpellé enquêteurs et médias, c'est en fait le public que la mini-série place face à ses propres préjugés. Elle pointe la propension qu'a chacun de juger défavorablement sur une image renvoyée qui sort des canons attendus, de mettre à l'index celui qui n'entre pas dans les codes... Cette intolérance se croise au quotidien, mais elle est décuplée dans le cadre d'une enquête criminelle. Le récit décrit ainsi comment d'"étrange", une personne devient "suspecte", même sans autre élément tangible corroborant la suspicion. Tout se déroule comme si la défiance face à cet autre - dont les gestes, la manière de s'exprimer, les remarques, le placent "à part" - empêchait toute prise de distance et paralysait la réflexion. Happant le téléspectateur, l'écriture le conduit à s'interroger sur lui-même et sur ses réactions : celles qu'il a pu avoir il y a quatre ans (pour ceux qui ont suivi l'affaire), mais aussi, de manière plus hypothétique, sur la façon dont il réagirait face à une situation similaire. C'est avec finesse et -surtout- une sobriété à saluer que la mini-série encourage ainsi une remise en cause personnelle.

En outre, par-delà les questionnements sur les préjugés de chacun, l'autre grande problématique soulevée est celle du rôle joué par la presse. Les médias ont effet été une terrible caisse de résonance, amplifiant et décuplant hors de toute proportion cette défiance instinctive qu'avait éveillé chez beaucoup de personnes leur première rencontre avec Christopher Jefferies, qu'il s'agisse, pour les policiers, de leur premier entretien, ou bien, pour le public, de la première apparition du propriétaire face aux caméras de télévision qui campaient devant sa porte. Le déchaînement médiatique qui suivit son arrestation apparaît comme un cas d'école inversé, dans lequel tous les principes déontologiques furent allègrement bafoués. C'est la seconde partie de la mini-série qui s'attarde plus spécifiquement sur ces excès, en relatant le procès en diffamation qu'intentera ultérieurement Christopher Jefferies. Le récit rejoint ici une problématique plus large qui agite le Royaume-Uni ces dernières années, interrogeant les pratiques de sa presse, suite au scandale des écoutes téléphoniques impliquant notamment le journal News of the world. Après ces révélations, une commission d'enquête fut mise en place, la Leveson Inquiry, devant laquelle, d'ailleurs, Christopher Jefferies témoignera. Dans son dernier quart, la mini-série tente donc d'élargir son propos aux intrusions médiatiques plus générales dans la vie privée des individus - comme en témoigne le bref passage de Steve Coogan qui, jouant son propre rôle, échange quelques mots avec Christopher avant son passage devant la commission. The Lost Honour of Christopher Jefferies reste ici cependant sur la réserve. La complexité de ce débat sur l'usage de la liberté de la presse et de ses abus aurait nécessité de pouvoir y consacrer plus de temps ; or, ce n'était pas l'objectif premier de cette œuvre.

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Portant à l'écran une affaire qui a marqué le Royaume-Uni, The Lost Honour of Christopher Jefferies traite habilement, avec une sobriété et une sensibilité appréciables, d'un sujet très fort, qui interpelle le téléspectateur à plus d'un titre. En faisant le récit d'une trajectoire personnelle qui bascule en quelques jours, la mini-série interroge chacun sur ses propres préjugés et sur sa propension à regarder avec défiance toute personne ne correspondant pas aux canons attendus. Elle éclaire également les dérives médiatiques de ce cas particulier, lesquelles rejoignent d'autres pratiques abusives constatées ou révélées ces dernières années. Sans avoir le temps de s'approprier ce débat initié sur l'usage de la liberté de la presse, The Lost Honour of Christopher Jefferies a le mérite d'encourager à la réflexion. Récit avant tout intime, mais aux ramifications importantes dans la sphère publique, il s'agit d'une œuvre dense, soignée sur le fond comme sur la forme. À découvrir.


NOTE : 7,75/10


Un extrait de la mini-série :


[Retrouvez ce billet dans la sélection hebdomadaire Séries Mania]

07/12/2014

(US) Madam Secretary, saison 1 - 1ère partie : jeux de pouvoir et gestion de crises internationales à Washington

 

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Les dernières semaines de novembre sont l'occasion pour moi de faire le bilan de la rentrée des grands networks américains. Après avoir beaucoup présélectionné et jeté un œil à une poignée de pilotes en septembre, sans le moindre coup de cœur, j'accorde une chance à une ou deux nouveautés pour un éventuel rattrapage de mi-saison coïncidant avec le hiatus hivernal. C'est pourquoi je peux donc désormais écrire que How to get away with murder a confirmé toute mon incompréhension face à une écriture de tous les excès, dont il est attendu de chanter les louanges actuellement, mais dans laquelle je ne me retrouve décidément pas. Cependant, c'est un cas plus ambigu -que je n'ai pas encore tranché définitivement- qui a retenu mon attention. Celui d'une autre nouveauté, diffusée sur CBS : Madam Secretary.

Pour qui The West Wing a constitué un déclic dans sa sériephilie de jeunesse, le retour à Washington est toujours empreint d'une certaine nostalgie, entremêlée d'espoirs et d'attentes souvent mal récompensés, à l'aune desquels sont invariablement évaluées toutes les nouvelles prétendantes. Arpenter les coulisses du pouvoir -de Scandal (deux saisons visionnées) à House of Cards US (vu 2 épisodes, puis j'ai préféré regarder à nouveau House of Cards UK), en passant par la toute récente State of Affairs (non testée)- exerce toujours un attrait, en dépit du passif représenté par Commander in Chief ou encore Political Animals. Face à tous ces précédents, au terme de ces onze premiers épisodes, où Madam Secretary se place-t-elle sur l'échelle des fictions politiques américaines du XXIe siècle ?

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Madam Secretary, c'est l'histoire d'Une fille à scandales (Téa Leoni) qui se retrouve propulsée au poste de secrétaire d'État suite à la disparition de son prédécesseur dans un mystérieux accident d'avion. Proposant un mélange des genres au sein duquel l'équilibre n'est pas immédiat, la série esquisse un cocktail ambitieux, se plaçant au confluent du thriller diplomatique international (un récit de gestion de crises au quotidien), du drama familial (la nomination à une fonction aussi exposée troublant quelque peu l'harmonie familiale de la nouvelle secrétaire d'État) et de la fiction conspirationniste (que cache la mort de l'ambitieux homme d'État dont elle a pris la succession ?). Les débuts n'en sont pas moins poussifs, pas seulement parce que Bess McCord doit apprendre à faire face aux contraintes de son nouvel environnement professionnel et à l'hostilité relative d'un staff qu'elle n'a pas choisi.

Sur le plan politique, le format procedural sied assez mal aux crises internationales majeures qu'il convient de régler en 40 minutes, montre en main, et à la complexité inhérente aux jeux diplomatiques. De plus, il est difficile de rejouer Treize jours toutes les semaines en y insufflant la tension dramatique qui convient. À ces problèmes de crédibilité qui entachent l'efficacité des scénarios, s'ajoute un portrait des relations internationales, cédant à bien des caricatures et autres poncifs, qui peut légitimement agacer. Autant d'aspects sur lesquels une série comme Political Animals, par exemple, s'était irrémédiablement échouée. La force de Madam Secretary va être de parvenir à asseoir et à affiner ses atouts au fil des épisodes, avec une seconde moitié de première partie de saison qui laisse peu à peu entrevoir des choses de plus en plus intéressantes.

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La série gagne tout d'abord en homogénéité, notamment en prenant le temps d'exploiter la galerie des personnages qui gravitent autour de Bess. Au sein de son staff, le sens de la répartie des uns et des autres fonctionne de mieux en mieux, y compris dans le registre de l'humour où les répliques et l'impeccable timing de Blake, l'assistant de Bess, font des merveilles. Cela permet de déjouer toute tentation de drama trop pompeux qui se prendrait excessivement au sérieux. Côté familial, la caractérisation reste inégale. Les scénaristes peinent à décider quel rôle attribuer au mari de Bess, entre le professeur observateur extérieur et l'espion réactivé qu'elle entraîne dans son enquête sur la mort de son prédécesseur. Conséquence immédiate, le personnage manque de constance. Mais le couple n'en a pas moins des passages qui sonnent justes, et un potentiel certain qui ne demande qu'à être exploité.

En outre, Madam Secretary acquiert aussi plus de consistance dans son versant diplomatique. À défaut d'histoires originales (avec des sources d'inspiration transparentes), quelques gestions de storylines se révèlent assez intéressantes. Surtout, la série apprend à déjouer certaines évidences, à nuancer un peu ses vues, et plus généralement à ne pas rentrer systématiquement dans une course à la surenchère permanente par crainte de laisser filer l'attention du téléspectateur. La gestion du fil rouge conspirationniste illustre assez bien ce dosage, qui semble se faire plus assuré dans les derniers épisodes. Tout en jouant pleinement la carte d'une méfiance de plus en plus accrue vis-à-vis de la Maison Blanche, l'écriture fait ainsi le choix de ne pas tirer à outrance sur la corde. Les cartes sont abattues rapidement. L'épisode 11 se conclut sur une redistribution qui, en dépassant la piste d'un simple complot interne, ouvre des perspectives. En posant de nouvelles problématiques, la série complexifie d'autant la partie en cours et aiguise donc la curiosité pour la suite.

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Transposer dans le petit écran une gestion au quotidien de crises diplomatiques, souvent complexes et qui mériteraient un traitement très nuancé, n'est certainement pas une tâche facile - d'aucuns la qualifieraient d'impossible. Sans surprise, Madam Secretary se heurte à un certain nombre d'écueils propres à cette ambition. Pour autant, en onze épisodes, la série montre une progression dans le bon sens au sein des différents registres qu'elle essaie d'investir. Les dynamiques relationnelles restent certainement l'atout le plus accessible, à préserver et à continuer d'affiner. Quant au versant politique, sans doute le plus fragile, l'écriture se montre capable d'éviter la course à la surenchère et s'offre même quelques fulgurances qui réveillent par instant le fantôme des grandes heures de la fiction politique à la télévision américaine.

Cette première partie de saison est donc inégale, mais laisse cependant entrevoir des choses intéressantes. La série parviendra-t-elle à faire mûrir et à exploiter ce potentiel entraperçu, ou retombera-t-elle dans certains travers dont il est difficile de s'affranchir ? Le reste de la saison nous le dira. Mais, pour l'instant, je compte poursuivre le visionnage malgré ces réserves. Et pour une sériephile aussi peu américano-centrée que moi, c'est déjà à saluer. À suivre.


NOTE : 6,25/10


Une bande-annonce de la série :

30/11/2014

(UK) Grantchester, saison 1 : un (crime) period drama empreint de chaleur humaine

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De The Vicar of Dibley à Father Ted, en passant par Rev., on peut sans nul doute dire qu'il existe une solide tradition de comédies cléricales dans le petit écran anglais. Mais depuis l'année dernière, les téléspectateurs d'outre-Manche ont désormais l'occasion de se familiariser avec un autre genre de fictions cléricales, des whodunit les replongeant dans les années 50. En janvier 2013, BBC1 a ainsi lancé Father Brown (diffusée dans la journée). Cet automne 2014, c'est ITV1 qui proposait à son tour son propre homme d'Église pour résoudre quelques intrigues criminelles, en prime-time cette fois, dans Grantchester, une série basée sur les romans de James Runcie.

Six épisodes plus tard, il faut reconnaître qu'il est bien difficile de rester insensible au charme de cette série pleine d'humanité (et de ses acteurs, James Norton en tête, dans un rôle qui tranche du tout au tout par rapport au personnage qu'il interprétait dans Happy Valley un peu plus tôt cette année). On retrouve dans Grantchester cette saveur caractéristique des 'period dramas réconforts', un peu hors du temps, très prisés des téléspectateurs britanniques pour conclure leur week-end (même si la série a été diffusée le lundi - les dimanches soirs d'automne, sur ITV1, étant réservés à Downton Abbey). Une fiction donc typiquement anglaise, pour laquelle une seconde saison a (heureusement) d'ores et déjà été commandée.

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Le charme de Grantchester repose sur une chaleur humaine qu'elle a communicative, bien plus que sur les enquêtes relatées dont les atours sonnent quelque peu datés. Se déroulant dans un coin de campagne anglaise, près de Cambridge -un décor champêtre que la réalisation sait admirablement mettre en valeur avec des plans soignés et une photographie lumineuse-, la série se situe dans l'après Seconde Guerre Mondiale. Il ne faut cependant pas attendre d'elle un tableau critique et acéré de l'Angleterre d'alors. Par petites touches, la série aborde certes de manière très classique certains thèmes de société et les préjugés qui ont cours dans ce cadre resté rigide et conservateur, mais elle n'en fait jamais l'objectif premier du récit. Et si l'ombre de la guerre est omniprésente -jusque dans des flashbacks-, c'est avant tout pour éclairer ses conséquences humaines et mieux souligner combien elle hante toujours les esprits et pèse sur les consciences, au premier rang desquelles figure celle de Sidney Chambers, jeune prêtre anglican officiant dans cette petite communauté. La dimension policière -au rythme d'un crime à résoudre par épisode- ne dépareille pas dans cet ensemble, cependant les investigations servent surtout de ressorts narratifs -d'aucuns parleraient de prétextes- parfaits pour faire évoluer et pousser dans leurs retranchements des protagonistes qui constituent le cœur véritable de l'histoire.

En effet Grantchester est entièrement dédiée à ses personnages. La série cultive l'art de mettre en scène des duos inattendus, dont les interactions, vivantes et rafraîchissantes, fonctionnent extrêmement bien à l'écran. Dans le premier épisode, c'est un doute concernant la réalité d'un suicide qui conduit Sidney à pousser pour la première fois les portes du commissariat local. Il y rencontre Geordie Keating (impeccable Robson Green), le policier en charge de l'enquête. Complémentaires dans la résolution des crimes, les deux hommes nouent très vite une solide amitié qui saura par la suite traverser diverses turbulences. L'entourage de Sidney n'est pas en reste et trouve aussi très bien ses marques, de Mrs Maguire, gouvernante énergique à la franchise toujours très directe, au jeune vicaire Leonard et ses débats théologiques abstraits qu'ils accueillent à la mi-saison. L'écriture accorde une large place aux états d'âme des personnages, et tout particulièrement de Sidney. Hanté par la guerre, mais aussi par les déchirements causés par un amour impossible et une vie sentimentale compliquée, il s'évade dans ses disques de jazz -des goûts musicaux accueillis avec perplexité- et noie ses regrets dans l'alcool. Au fil des épisodes et des péripéties, Grantchester s'attarde sur les failles de chacun, mais aussi sur les émotions et les doutes qui menacent de les submerger. Elle dresse ainsi des portraits, plein de sincérité et profondément attachants, qui ne laissent pas le téléspectateur insensible et représentent le vrai fil rouge de la série.

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Ainsi, Grantchester ne saurait se réduire à une simple -énième- fiction d'enquêtes. Plaçant l'humain, avec ses failles et ses passions, au cœur du récit, elle repose sur les dynamiques -entre respect, petites piques et soutien- qui s'installent entre ses personnages, ayant l'art d'associer des figures inattendues pour former des duos fonctionnant très bien à l'écran. Portée par un casting convaincant et une réalisation soignée, elle s'impose comme un period drama empreint de chaleur humaine dont le charme communicatif et sincère ne laisse pas indifférent. Une série qui se révèle donc attachante et parvient à se démarquer dans un genre -whodunit- saturé. Avis aux amateurs.

NOTE : 7,25/10


La bande-annonce de la série :

23/11/2014

(NOR) Dag, saison 1 : un conseiller conjugal atypique pour une comédie acerbe

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"Listen. I don't despise you, or find you to be loathsome specimens. This isn't personal to me in any way. But I've heard everything you say from a hundred other couples. So please allow me to repeat : compatible personalities do not exist. When living together for an extended period, you end up repressing the other person's personality. Do yourself a favour : get divorced. End this misery. It'll be a mercy killing." (Dag, S01E01)


Imaginez un conseiller conjugal dont la philosophie de vie repose sur l'idée que chacun devrait vivre en solitaire. Cette certitude, Dag n'hésite pas à la partager avec les clients les plus divers qui osent pousser la porte de son cabinet. En guise de consultation, son écoute se conclut invariablement par un laïus déconstruisant minutieusement la notion de couple et, plus généralement, le soi-disant besoin de socialiser présenté comme inhérent à l'être humain. Ses thérapies ont donc l'avantage d'être courtes... et le taux de divorce, vertigineux, y défie toutes les statistiques.

Ce synopsis constitue le point de départ de Dag, une comédie norvégienne qui a rencontré un joli succès aussi bien critique que public dans son pays. Elle compte à ce jour trois saisons diffusées entre 2010 et 2013 sur la chaîne TV2. Après l'expérience concluante qu'avait été le visionnage de l'inclassable -et jubilatoire- Hellfjord l'an dernier, j'étais très curieuse de poursuivre l'exploration du petit écran norvégien, ainsi que la découverte de cet humour typiquement scandinave que l'on peut y croiser. Dag était la série parfaite pour cela. C'est en une petite semaine que j'ai terminé les 10 épisodes de la première saison - d'une durée d'environ 25 minutes chacun. En attendant la suite, aujourd'hui, poussons ensemble la porte du cabinet de ce thérapeute atypique.

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Dag est une comédie noire, à l'humour caustique, parfois féroce, souvent absurde. Centrée sur son personnage principal, la série fonctionne cependant comme un ensemble au sein duquel les figures secondaires contribuent tout autant à la tonalité corrosive ambiante. Tandis que Dag a toute latitude pour développer amplement ses théories sur l'asociabilité de l'être humain et l'incompatibilité naturelle entre deux individus auxquelles se heurte fatalement tout projet de vie commune, les autres protagonistes ne sont pas en reste. Chaque épisode est ainsi le témoin des derniers désastreux choix relationnels de Benedict, le -seul- ami de Dag, qui démarre la saison en abandonnant sa compagne, sur le point d'accoucher, à la maternité, se retrouvant poursuivi par les parents bouchers serbes de celle-ci pendant une bonne partie des épisodes. Au cabinet, les remarques de Malin, secrétaire intrusive pour qui la confidentialité est une notion inconnue, et les brèves sessions avec des clients, réguliers ou nouveaux venus, toujours hauts en couleurs, parachèvent de poser l'ambiance. La série se construit par petites touches souvent mordantes et sombres sur la nature humaine en général et les relations portées à l'écran en particulier. Agrémentée de tirades désillusionnées qui font mouche, elle cultive une tonalité résolument corrosive, rafraîchissante à sa manière dans cette façon atypique et décalée d'aborder ces grands thèmes classiques que sont la vie, la mort, la solitude... et l'amour.

Pour autant, derrière ces apparences aussi désenchantées qu'acérées, la série n'en est pas moins pourvue d'une certaine sensibilité. Car, au fil de la saison, le portrait de Dag se nuance à mesure qu'il se précise. Si le conseiller conjugal tient farouchement à son indépendance, faisant tout pour que rien ne puisse ni l'atteindre, ni le toucher (en témoigne le véritable sas qu'il s'est aménagé dans son appartement entre l'extérieur et les pièces dans lesquelles il vit), des informations sur son passé et sur sa famille, dévoilées progressivement, viennent nous donner une meilleure compréhension du personnage. Mieux encore, sa carapace se fissure face à l'obstination de sa sœur, puis d'Eva rencontrée justement par son intermédiaire. En effet, Eva s'immisce dans la vie minutieusement réglée de Dag, perturbant son quotidien et faisant dérailler quelques-uns de ses principes cardinaux, sans qu'il puisse vraiment refuser quoique ce soit à cette jeune femme qui brouille les défenses qu'il a érigées autour de lui. La mort de son père vient aussi le questionner. En filigrane, une interrogation se dessine : cela vaut-il la peine de tenter de s'ouvrir au monde, ou du moins à quelqu'un d'autre ? Sa philosophie de vie solitaire, aussi rationalisée qu'elle paraisse, ne dissimule-t-elle pas surtout la peur du rejet, de l'échec, de l'aléa tout simplement inhérent à toute relation ? Construire quelque chose à deux, c'est accepter de prendre un risque. De donner et de recevoir. Dag en est-il capable ? Sans rien brusquer, cette saison 1 est ainsi une histoire d'évolutions, sans que nul ne sache vraiment où elles conduisent...

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Dotée d'un humour acerbe et mordant, Dag est une comédie noire chargée de désillusions sur la nature humaine, qui excelle dans un registre à la fois provocateur et absurde. Sa tonalité à part repose en partie sur les épaules de sa figure centrale, conseiller conjugal atypique à la philosophie de vie solitaire revendiquée, mais aussi sur une galerie de personnages secondaires qui contribuent pleinement au décalage ambiant. Souvent féroce, délicieusement corrosive, mais non dépourvue d'une humanité qui pointe derrière son désenchantement, Dag est une série qui peut faire office d'introduction parfaite dans le registre comique venu du Nord. Avis aux amateurs (et aux sériephiles curieux) !


NOTE : 7,5/10


Pour conclure, laissons le mot de la fin à Malin, la secrétaire de Dag, qui explique les raisons qui l'ont conduite à choisir son métier :

"I love human disappointment. Or, not disappointment, exactly. But suffering. People who obliterate their sense of dignity. People banging their head against the wall, their heart on their sleeve... I just love it. It's just my cup of tea." (S01E03)


Les premières minutes du pilote (sous-titrées en anglais) :


[Retrouvez ce billet dans la sélection hebdomadaire Séries Mania]

16/11/2014

(J-Drama) Kanata no Ko : en quête d'expiation sur le Mt. Fuji

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Comment faire face au poids d'une responsabilité insoutenable ? C'est la difficile question qu'explore Kanata no Ko, une courte série japonaise de 4 épisodes, adaptation d'un roman de Kakuta Mitsuyo. Diffusée sur la chaîne payante WOWOW du 1er au 22 décembre 2013, sa transposition dans le petit écran a été confiée au réalisateur Omori Tatsushi, sur un scénario de Takahashi Izumi

Se déroulant sur les pentes du Mt. Fuji, ce drama entraîne le téléspectateur sur les sentiers tortueux et douloureux d'une expiation impossible. La fiction met en effet en scène plusieurs protagonistes qui ont provoqué -d'une façon ou d'une autre- l'irréparable, causant la mort d'un proche : un enfant, un ami, un être autrefois aimé... L'ascension du Mt. Fuji, symbole tout à la fois de fuite et de repentance, constitue le dépaysant fil rouge d'une œuvre aussi troublée que troublante. Au fil d'une randonnée qui prend des accents oniriques, la série revisite les parcours de ces figures brisées et les motifs qui les ont conduits à entreprendre cette randonnée.

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Kanata no Ko décline son thème central du pardon impossible par l'intermédiaire de plusieurs histoires personnelles. Elle adopte pour cela une narration atypique, qui exploite de manière assez particulière le format sériel. Ainsi, son premier et son quatrième épisode sont consacrés au même personnage, celui sur lequel s'ouvre la série : cette mère désemparée, courant dans les rues d'une ville en portant sa fille inanimée dans les bras. En revanche, les épisodes 2 et 3 peuvent presque être visionnés de manière indépendante, s'intéressant à deux autres protagonistes ayant eux-aussi un passé avec lequel il leur faut tenter de faire la paix.

Pour chacune des histoires relatées, le récit suit une même construction narrative. Il se déploie sur trois lignes temporelles différentes : d'une part, il y a l'ancrage dans le présent que constitue cette excursion sur le Mt. Fuji ; d'autre part, deux éclairages parallèles sur le passé du personnage sont proposés. Il s'agit d'essayer de comprendre sa vie et ce qui a pu conduire à l'événement tragique qui s'est produit, mais aussi parfois d'esquisser le si difficile "après" et l'incapacité de continuer à vivre qui en a résulté. La tendance du scénario à entremêler les lignes temporelles se révèle parfois déroutante, confrontant des scènes que le téléspectateur ne replace pas toujours immédiatement dans ces tableaux tragiquement humains que la série dévoile par petites touches. Pourtant derrière cet aspect un peu brouillon, patiemment, avec une lenteur assumée et une sobriété revendiquée, c'est une fiction ayant un cachet à part qui se construit sous nos yeux, une fiction dont on ne ressort pas indemne...

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Kanata no Ko relate trois parcours distincts dans lesquels elle s'efforce d'impliquer le téléspectateur -avec plus ou moins de réussite. L'histoire principale est celle de Hitoko (épisodes 1 et 4). Elle traite d'une thématique double : d'abord, il s'agit d'explorer son enfance et la déchirure que représente l'abandon par sa mère, puis, à l'âge adulte, sa vie est l'occasion de rappeler la difficile situation dans laquelle se trouvent les mères célibataires au Japon (un thème qui avait été, souvenez-vous, brillamment traité quelques mois auparavant à la télévision japonaise dans Woman). Le premier temps est donc celui d'une innocence éphémère, avec un récit métaphorique troublant qui emprunte au folklore japonais ; le second, celui d'une descente aux enfers déchirante. Le deuxième épisode, sur le thème d'un amour hors de contrôle, est sans doute le moins abouti, devant beaucoup à l'interprétation très juste de Mitsushima Hikari (Woman). Quant au troisième, il évoque l'insouciance brisée par des jeux d'enfants ayant mal tourné.

Si Kanata no Ko est parfois inégale, ses fulgurances marquent durablement. La série a en effet l'art de capturer des instantanés de vie avec une authenticité rare. La réalisation y est pour beaucoup : offrant quelques plans magnifiques et sublimant certaines scènes du passé, la caméra sait aussi se montrer intimiste, filmant en retrait, sans intrusion, ces passages clés menant à l'irréparable. Omori Tatsushi apporte ainsi au drama de vrais instants de grâce, tout en accompagnant invariablement le téléspectateur vers la tragédie. La narration a le mérite de ne jamais accélérer, ni rechercher le moindre artifice, en menant au moment fatal. L'attente en devient aussi insoutenable que la scène du drame elle-même, la sobriété constante du récit restant une de ses forces majeures. Quant à la quête d'expiation -impossible- sur le Mt. Fuji, elle confère à la série des accents oniriques, aux confins du réel, qui déroutent et achèvent de donner à l'ensemble une dimension à part. Car, à l'image de son thème musical principal (cf. la vidéo ci-dessous), Kanata no Ko est une fiction hantée... à plus d'un titre.

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Au final, Kanata no Ko apparaît comme une œuvre brute, caractérisée par des fulgurances marquantes et la capture d'instantanés à la justesse troublante. Les inégalités qui amoindrissent parfois le récit elliptique mis en scène sont contrebalancées par une réalisation soignée qui, notamment dans les flashbacks, a l'art de sublimer certains passages. Kanata no Ko mise ainsi souvent plus sur le ressenti et la décharge émotionnelle qu'elle va susciter. Dans ce registre de l'expiation impossible, elle n'a sans doute pas l'intensité dérangeante de Shokuzai, dont elle sera logiquement rapprochée (les deux séries proviennent d'ailleurs toutes deux de la même chaîne), mais elle est une fiction dramatique éprouvante qui hantera durablement le téléspectateur. Il s'agit par conséquent d'un drama japonais intéressant qui ne saurait laisser insensible et mérite la curiosité.


NOTE : 7/10


Le thème musical principal de la série, par Mono :