29.01.2012

(FR) Un village français, saisons 1 à 3 : chronique du quotidien ordinaire sous l'Occupation

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Après avoir tant voyagé à travers le globe, j'ai reposé mes valises en France en ce mois de janvier. Mercredi soir, je me suis installée devant Les Hommes de l'Ombre sur France 2. Une fiction pas inintéressante, mais dont l'inégalité chronique est symptomatique de bien des maux qui pèsent sur la télévision française. Pour un passage réussi, combien de flottements téléphonés ?

Je le reconnais, les séries françaises et moi, c'est une longue histoire de désamour. Il fut un temps où j'en testais, parfois avec réussite : j'ai encore le souvenir de Police District qui avait su considérablement me marquer. Mais trop d'insatisfactions ont fini par me lasser. Je suis donc partie en voyage. Ca m'a permis de découvrir qu'il existait des horizons sériephiles inexplorés au-delà des Etats-Unis ; que l'on pouvait trouver des perles dans les petits écrans de pays dont j'ignorais tout. Ce n'est pas une simple quête pour se dépayser. Ca a été (et c'est toujours) une voie d'apprentissage sériephile pour mieux comprendre ce que le petit écran a à offrir.

Avec le recul, je me rends compte que je fonctionne beaucoup par cycles. Tout en diversifiant les nationalités de mes programmes, il y a toujours eu des périodes consacrées à l'exploration plus avancée de tel ou tel pays. En France, hormis quelques exceptions, il faut avouer que j'ai très peu regardé la télévision ces 5 dernières années. Cependant quand, dans le même temps, je vois le dynamisme global que connaissent les productions à travers le monde, j'ai envie de revenir donner une chance à celles à venir ou que j'ai pu rater. J'ai donc pris des résolutions pour 2012 : jeter un oeil aux séries de Canal + (j'ai donc investi dans les DVD de Reporters et d'Engrenages). Et puis, prendre le temps de rattraper une série qui m'intriguait depuis ses débuts : Un Village français sur France 3. 

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Un Village français a été créée par Frédéric Krivine, Philippe Triboit et Emmanuel Daucé. Elle a débuté sur France 3 le 4 juin 2009. Si elle compte déjà trois saisons, une quatrième sera diffusée ce printemps 2012. Il faut préciser que j'ai visionné les deux premières saisons, de six épisodes chacune, l'année dernière. Puis, en ce mois de janvier, je me suis lancée dans la troisième, me surprenant à la regarder à un rythme beaucoup plus soutenu tant le récit était devenu vraiment prenant. On peut donc dire que cette série constitue ma première expérience concluante de ce cycle "séries françaises".

Un Village français entreprend de nous plonger dans la Seconde Guerre Mondiale, et plus précisément durant l'occupation allemande, en s'intéressant au quotidien d'une petite ville de province, sous-préfecture fictive du Jura, Villeneuve, qui se situe non loin de la ligne de démarcation. La série débute en juin 1940 et devrait donc nous raconter les cinq années qui vont suivre jusqu'à la libération et la fin de la guerre. C'est aux côtés de la population civile que nous allons vivre ces années difficiles. Que ses personnages soient entrepreneur, agriculteur, maire, policier ou institutrice, c'est à la survie de citoyens ordinaires dans des circonstances extraordinaires qu'est consacrée la série. Elle va nous relater leurs doutes, leurs choix, les prises de positions, mais aussi les sacrifices que les circonstances précipiteront.

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En premier lieu, il est impossible de rédiger une critique d'Un Village français sans souligner l'affirmation progressive que la série connaît. En effet, elle bénéficie d'une amélioration constante à chacune de ses saisons, comme si les scénaristes gagnaient en assurance et maîtrisaient de mieux en mieux leur thème, leurs objectifs, mais aussi le format télévisuel choisi. Initialement, pour s'imposer comme une chronique humaine et chorale s'intéressant au quotidien d'une galerie de personnages, la fiction fait le choix de s'intéresser à des journées-clés, souvent espacées, dont les évènements sont représentatifs de tout ce qui est en train de se passer dans le pays. Hormis quelques accélérations dramatiques opportunes, comme pour le 11 novembre 1940, chaque épisode apparaît comme une forme d'instantané semi-indépendant. Or, au cours de la saison 3, la perspective change : le feuilletonnant devient dominant, et les scénaristes prennent alors la pleine mesure du format.

Si elle compte 12 épisodes, et non plus 6 comme les deux premières, la saison 3 est plus ramassée, se déroulant sur une période plus brève. Le récit est dense, porté par une tension dramatique croissante, et rythmé par d'efficaces cliffhangers. Un Village français devient alors véritablement captivant : désormais le téléspectateur est naturellement porté à enchaîner les épisodes, au vu de tout ce qui est laissé en suspens. On assiste clairement à la construction de grands arcs narratifs, la saison formant une sorte de boucle, les derniers épisodes concluant et tirant les conséquences des évènements tout en redistribuant les cartes et en laissant incertain le destin de plusieurs protagonistes pour la saison suivante. Si le nombre d'épisodes conduit à peut-être étirer un peu trop certaines storylines qui perdent alors une part de leur intensité (la préparation de l'attentat par les communistes notamment), dans l'ensemble, ce changement d'approche est maîtrisé et surtout vraiment perceptible pour le téléspectateur.

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Outre cette prise de conscience des possibilités offertes par le format, à laquelle il est vraiment intéressant d'assister, Un Village français mérite également le détour en raison de son sujet et de la manière dont il est traité. C'est ici dans le registre de la reconstitution historique que la série s'impose. En faisant le choix de traiter de cette zone grise que représente l'occupation, sa première réussite va justement être de ne jamais tomber dans une approche manichéenne qui aurait été par trop réductrice. Au contraire, elle dresse un tableau très nuancé de tous ces habitants, ordinaires, qui poursuivent comme ils le peuvent leur vie. Elle montre bien combien les positions de chacun peuvent fluctuer et dépendre des circonstances ou du statut social, mais aussi combien il est difficile d'analyser une situation comme celle de l'occupation dans l'immédiateté, sans avoir le moindre recul, alors que l'on est pris dans toutes ces difficultés - alimentation, couvre-feu, ligne de démarcation - qui entravent désormais le quotidien.

Qu'ils fassent avant tout preuve de pragmatisme, qu'ils suivent de réelles convictions politiques ou nationalistes, ou qu'ils soient simplement entraînés par les circonstances, les personnages sont amenés à faire des choix. Au fil des saisons, une radicalisation s'opère. Il est frappant de constater combien les motifs qui provoquent les glissements vers une résistance ou une collaboration actives sont très différents. Si initialement, chaque protagoniste apparaît comme un stéréotype représentatif d'une situation, à mesure que la série avance, les personnages gagnent en épaisseur. Les motivations et les failles de chacun apparaissent au grand jour. Ils s'affirment, se radicalisent, leur psychologie se développe et se précise. Le téléspectateur en a alors une meilleure compréhension. Cette progression contribue ainsi à les humaniser, transformant la chronique rigoureuse mais un peu distante des débuts, en un récit dans lequel on s'implique de plus en plus émotionnellement.

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Sur la forme, Un Village français est une série soignée. La réalisation est parfaitement maîtrisée, ni trop figée, ni trop nerveuse, mais restant toujours très posée et capable de s'adapter aux différentes scènes. La photographie permet une belle reconstitution historique. De plus, la série dispose d'un générique très bien pensé dont la teinte beige, semblable aux anciennes photos d'époque, donne l'impression d'inviter le téléspectateur à feuilleter les archives de cette petite ville provinciale.

Enfin, le casting se révèle homogène et solide, ce qui est déterminant dans le cadre d'une série chorale comme Un Village français. Si on peut ressentir plus ou moins d'affinités pour certains personnages, et si suivant les saisons, tous ne sont pas mis en valeur pareillement, les acteurs délivrent des interprétations globalement sans fautes. Parmi eux, on retrouve notamment Robin Renucci, Audrey Fleurot, Nicolas Gob, Thierry Godard, Nade Dieu, Emmanuelle Bach, Patrick Descamps, Fabrizio Rongione, Marie Kremer, Maxim Driesen, Max Renaudin, Lucie Bonzon, Nathalie Cerda, Constance Dollé, Samuel Theis ou encore Richard Sammel.

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Bilan : Reconstitution historique soignée, abordant avec toute la nuance nécessaire cette période complexe qu'a été l'occupation allemande durant la Seconde Guerre Mondiale, Un Village français est une série qui grandit au fil des saisons. Son écriture s'affirme progressivement. Non seulement, elle va prendre pleinement conscience des possibilités offertes par son format, en embrassant un rythme feuilletonnant particulièrement efficace au cours de la saison 3. Mais elle va aussi peu à peu humaniser ses personnages, retranscrivant les conflits qui les agitent et permettant de mieux comprendre les choix qu'ils font ou feront. Une série donc intéressante à découvrir à plus d'un titre !


NOTE : 7,25/10


Une bande-annonce (saison 2) :

Le générique :

21.01.2011

(FR) 1788... et demi : un essai de divertissement historique décalé non transformé

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Parmi mes résolutions téléphagiques de 2011 figure celle de m'intéresser plus à la télévision française. Parce que c'est très paradoxal et surtout assez frustrant de constater qu'il me manque tellement de repères sur le sujet ; et qu'en réalité, je comprends mieux le fonctionnement de la télévision anglaise. A l'origine, ce désintérêt relatif est en fait une conséquence de mon mode de consommation des séries, qui ne passe plus depuis plusieurs années par les diffusions sur les chaînes de télévision. C'est déjà très compliqué de réussir à m'installer le jour J à heure H pour regarder un film, alors une série... même quand je l'apprécie beaucoup et qu'elle est diffusée sur seulement deux vendredi, comme Nicolas le Floch en décembre dernier, j'ai quand même réussi à oublier le second épisode. Si j'allume ma télévision, c'est pour regarder un DVD ; le reste relève de l'exceptionnel. Heureusement, la VOD existe.

Reste que j'ai vraiment envie de prendre le temps de me pencher sur cette production : 2011 sera, au moins en partie, française. Même si je n'ai (et n'aurai) toujours pas Canal +. Ainsi parmi mes bonnes initiatives de ce mois de janvier 2011, j'ai commencé le rattrapage d'Un Village français. J'achève la saison 1 et ai l'intention de poursuivre jusqu'à troisième, avant de vous proposer un bilan. En tout cas, pour le moment, ce visionnage se fait avec plaisir ! Toujours pleine de bonne volonté, j'ai regardé les premiers épisodes d'une nouvelle série, d'Olivier Guignard, diffusée sur France 3 samedi dernier, et dont les trois derniers épisodes seront proposés demain soir : 1788... et demi. Comme c'est utopique de m'imaginer devant ma télévision un samedi soir (pour toutes les raisons énoncées ci-dessus, plus le fait que cela corresponde au week-end), de bonnes âmes ont créé pluzz.fr pour des gens comme moi. 

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Avant même de parler du fond de la série, au-delà des débats que l'on peut avoir relatifs à la politique des fictions de France Télévision (faire ou ne pas faire de l'historique), il y a un point qui, j'ai l'impression, pose constamment  problème : la diffusion elle-même. Les programmations en rafale d'inédits demeurent une spécialité bien déplaisante (par exemple, l'an dernier, La Commanderie était tombée au champ d'honneur de la programmation expéditive) qui condamne invariablement - et a priori - la plupart de leurs séries à ne pas trouver de public, indépendamment des questions de genre ou de qualité. C'est un reproche qui est récurrent, mais il faut malheureusement constater que, début 2011, France 3 reste encore trop souvent incapable de mettre en valeur certaines de ses productions. Et trois épisodes à la suite, cela relève juste du gaspillage, en tendant très fortement vers l'écoeurement. 1788... et demi a donc fait sans surprise naufrage au niveau des audiences samedi soir dernier.

Pourtant, si la thématique traitée n'innovait pas, la tonalité d'ensemble tranchait en revanche avec les classiques (d'aucuns capricieux diraient "poussiéreux") historiques de France Télévision. 1788... et demi se propose de relater avec une tonalité plutôt décalée le quotidien mouvementé d'une famille noble à la veille de la Révolution française. Le comte François de Saint-Azur élève en effet seul ses trois filles, Madame s'étant retirée au couvent. En dépit de difficultés financières chroniques, c'est en esprits libres et insouciants que les membres de cette famille croquent la vie à pleines dents, inconscients des frémissements annonçant les bouleversements qui balaieront privilèges et statut social. Si le père cache une âme d'inventeur derrière une passion pour les canons, ses filles correspondent chacune à un stéréotype bien défini, de la libertine au garçon manqué. S'ils sont naturellement enclins à profiter de la vie, la gestion de leur domaine, objet de bien des convoitises, n'est pas de tout repos. Ce sont toutes ces péripéties que nous allons suivre.

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Dès le départ, l'objectif est clair :  1788... et demi entend donner un coup de jeune à la série historique, visant un public plus jeune que les habituelles fictions de ce genre. Son ambition est justement de surprendre par l'étonnante légèreté de ton qu'elle adopte. Nous embarquant aux côtés d'une famille ayant fait de l'insouciance une philosophie de vie, avec la fâcheuse tendance à ne pas prendre au sérieux grand chose, le téléspectateur s'invite dans un univers qui se veut hédoniste et sans tabous moraux - on s'y débarrasse ainsi sans sourciller de cadavre dans le lac. Les personnages suivent leurs envies du moment, tout en faisant preuve d'un froid pragmatisme dès lors qu'un obstacle se met en travers de leur route. Le terme "provocateur" serait sans doute excessif, mais la série cultive assurément un parfum de douce insolence. La tonalité est volontairement décalée, souvent enjouée à l'excès, poussant jusqu'au bout la logique du divertissement.

Devant ce tableau rafraîchissant, on comprend aisément ce que 1788... et demi essaye de faire : une série douceureusement impertinente et irrévérencieuse qui balaierait le carcan habituel du genre historique. Malheureusement, en dépit de cette bonne volonté manifeste, l'essai de style louable tourne rapidement à vide. Ce qu'il manque à 1788... et demi, c'est une réelle consistance du scénario. En fait, le soin apporté à son ambiance générale, comme tous ces détails travaillés jusque dans les variations de style au cours des dialogues, paraît avoir été réalisé au détriment de l'intrigue. A trop vouloir en faire sur l'emballage, le scénario a oublié le principal : il faut des enjeux concrets, qui ne relèvent pas seulement de l'anecdotique brodé. Le deuxième épisode permet certes d'introduire quelques éléments narratifs un peu plus consistants, mais il reste cantonné dans ce registre un peu frustrant du divertissement auto-contemplatif.

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A partir de son concept, 1788... et demi aurait pu être une vraie comédie historique. Il ne s'agissait pas de se rapprocher des tons des short-com type Kaamelott, comme j'ai pu le lire ailleurs, mais il aurait fallu au contraire assumer son format et jouer sur un décalage plus subtil. Dans ce registre, je pense ici, par exemple, à l'atmosphère assez savoureuse que l'on retrouve dans certains romans de Frédéric Lenormand, tels La jeune fille et le philosophe ou encore Les princesses vagabondes (vu qu'on se situe au XVIIIe siècle, je trouve la comparaison opportune). C'était au final plutôt ce que j'attendais de la série au vu des premières images et des ambitions affichées. J'en ressors donc un peu frustrée, face à un résultat qui reste au stade de la déclaration d'intention.

Pour autant, l'initiative même non aboutie reste à saluer. Car si elle ne prend pas la mesure de ce qu'elle aurait pu être, 1788... et demi a montré des choses très intéressantes jusque dans sa forme. La réalisation n'innove pas, se rapprochant des autres fictions historiques de la chaîne, avec une image agréable à l'oeil et surtout très claire, mais ce qui va surtout marquer le téléspectateur, c'est assurément la bande-son étonnante que la série propose. On retrouve en effet omniprésente une musique dont les accents épiques surprennent, renvoyant a priori plutôt aux images de western et des grandes épopées. Cela donne quelque chose d'assez intéressant, en rupture avec le contenu assurément moins aventureux et grandiose que ne le laisserait penser ces chansons. 1788... et demi exploite sans doute un peu trop ce filon, risquant de lasser, mais au moins a-t-elle le mérite d'essayer.

Enfin, rien à redire du côté d'un casting qui s'attache avec application à retranscrire ces personnages hauts en couleurs. Sam Karmann se révèle convaincant et bien inspiré dans son rôle de comte un peu déconnecté, tandis qu'à ses côtés, ses filles sont incarnées par Julie Voisin, Lou de Laâge et Camille Claris qui proposent des interprétations très rafraîchissantes. On croise également notamment Philippe Duclos ou encore Natacha Lindinger

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Bilan : Avec sa tonalité insouciante aux accents vaguement impertinents, 1788... et demi tente de donner un coup de jeune au divertissement historique, en le drapant dans les habits d'une comédie qui s'efforce de jouer sur les codes narratifs du genre pour mieux les détourner. Expérimentation louable, elle repose malheureusement trop sur cette ambiance particulière, oubliant que comédie ne rime pas avec scénario inconsistant. L'atmosphère plus comique n'a pas à être développée au détriment du fond ; les deux doivent se soutenir et se compléter. Mais il faut apprendre de ses erreurs, et 1788... et demi a le mérite de briser la routine du petit écran français. C'est déjà à souligner. Les trois derniers épisodes diffusés demain soir corrigeront peut-être certains défauts, lui permettant de s'affirmer plus fermement. Il faut persévérer !


NOTE : 4,5/10


La bande-annonce de la série :

25.04.2010

(FR) La Commanderie, saison 1 : balade au Moyen-Âge en quête de l'or des Templiers


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Cela faisait longtemps que je n'avais plus pris le temps de parler d'une série française sur ce blog. La dernière note du genre remonte à l'automne dernier, quand je chantais les louanges de Nicolas Le Floch. Et sans réelle surprise, si vous commencez à connaître un peu mes goûts, c'est avec une fiction historique que je retrouve le chemin des productions françaises. Il faut préciser que, n'ayant pas Canal +, je dois me restreindre aux chaînes hertziennes. Et n'étant pas particulièrement attirée par les adaptations plus ou moins maladroites de recettes déjà trop éprouvées à l'étranger, ne reste donc que ce genre historique, pour lequel je suis prête à faire tous les efforts, et qui garde la spécificité de son cadre géographique.

Même si je passe mon temps blog-esque à disséquer le petit écran, j'avoue que j'allume très rarement le poste qui me sert officiellement de télévision. Même si, ce printemps, Arte et son cycle asiatique m'aura un peu réconcilié avec la télévision "en live". Reste que je n'ai plus le réflexe de, ne serait-ce que, regarder un programme tv. Heureusement, il existe un site comme Le Village pour assurer un prosélytisme téléphagique européen et s'occuper des piqûres de rappel nécessaires (merci twitter) afin de me persuader du bienfondé de bloquer trois samedis soir, à s'essayer à suivre une diffusion au rythme indigeste, pour une série déjà enterrée par France Télévision.

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Le premier attrait de La Commanderie réside dans l'époque et le sujet qu'elle se propose de traiter. Mêlant petites et grande histoires, péripéties d'un quotidien rude et quête sacrée en fil rouge, la série s'inscrit dans une certaine tradition des aventures romanesques historiques, un genre qui peut a priori parler à un large public.

L'histoire se déroule dans une des époques les plus troublées du Bas Moyen-Âge, la seconde moitié du XIVe siècle, une période qui correspond à la Guerre de Cent Ans. Plus précisément, la série s'ouvre en 1375. Ce ne sont pas les puissants, mais plutôt les gens du commun qui l'intéresse. C'est en effet un véritable tableau de la vie d'une époque qu'elle souhaite nous dépeindre ; le contexte a pour cela son importance. La rudesse des temps accroit la fragilité d'une population réduite au misérabilisme et qui fut en partie décimée par la peste noire. Le peuple s'efforce de survivre, affrontant les épreuves naturelles, mais aussi d'origine humaine. C'est sur le territoire d'une seigneurie particulière que la série se propose de prendre ses quartiers. La Commanderie d'Assier se situe en Bourgogne, sur la route du pèlerinage vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Ancienne possession de l'Ordre des Templiers, qui fut anéanti au début du siècle par Philippe le Bel, elle appartient désormais à l'Ordre des Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem et de Rhodes.

La Commanderie choisit d'essayer de transposer à l'écran le quotidien d'une époque, à travers le prisme de ce lieu de passage que constitue la commanderie. C'est cette richesse dans les différents aspects développés qui marque. La fiction va effet s'intéresser à la gestion courante du domaine, des relations avec les métayers présents jusqu'aux tensions possibles avec les seigneurs voisins. Mais il y aura aussi des inattendus, comme la visite d'un inquisiteur ou du frère du roi. En toile de fond apparaît le grand projet de l'Ordre des Hospitaliers : l'organisation d'une nouvelle croisade, pour reconquérir les lieux saints en Orient. Mais pour envisager un tel projet militaire, il faut un financement conséquent. Aucune puissance temporelle ne dispose des fonds nécessaires en Europe. Seulement une histoire, devenue presqu'un mythe, est restée vivace au cours des dernières décennies : le fameux or des Templiers aurait été caché par les derniers survivants de l'Ordre. Il attire toutes les convoitises. C'est sur les traces d'un religieux ayant quitté précipitament Paris le 12 octobre 1307, la veille de la vague d'arrestations, que la quête de ce trésor va constituer le fil rouge de La Commanderie.

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En évoquant ainsi le résumé de la série, il est aisé d'entre-apercevoir déjà quel sera sans doute son principal point fort : la densité de ses storylines. Une richesse scénaristique que la fiction mettra d'ailleurs un peu de temps à exploiter à sa juste valeur. Du fait que l'on ne se concentre pas sur une seule et unique intrigue, les tout premiers épisodes se révèlent parfois un peu confus : la narration est trop décousue, les dialogues manquent de relief, simples échanges de banalités. Le téléspectateur peine donc à rentrer immédiatement dans le récit, cherchant à cerner le but vers lequel tend tout cet univers. Mais sa patience est récompensée : la fiction prend de plus en plus d'épaisseur au fi des épisodes. Elle gagne en homogénéité et en cohésion, finissant par parfaitement maîtriser cet aller-retour constant entre petites histoires, parenthèses de vie illustrant les contraintes d'une époque et d'un milieu, et le fil rouge que constitue la recherche du trésor des Templiers. Cette construction scénaristique doit donc être saluée : si elle met un peu de temps à arriver à maturation, une fois qu'elle a dépassé le relatif fouilli initial, elle s'affirme de façon très intéressante.

Ce souci constant d'alternance entre petites et grande histoire permet une immersion aux saveurs des plus authentiques au sein de cette société moyen-âgeuse troublée de la fin du XIVe siècle. D'ailleurs, plus que la transposition à l'écran d'un mythe populaire frappant l'imaginaire collectif - l'or des Templiers -, c'est le volet, plus besogneux, de la vie quotidienne qui m'a surtout intéressée. Par le biais des nombreuses intrigues secondaires qui parcellent les épisodes, la série donne l'impression d'offrir au téléspectateur des tas de petites anecdotes tout droit sorties de récits d'époque. Les exemples foisonnent, signe de la richesse et du travail réalisé en amont par les scénaristes. On peut citer ainsi le jugement, puis l'exécution, d'un cheval coupable d'un homicide, scènes qui donnent l'impression d'assister à une application à la lettre, sous nos yeux, des dispositions d'un quelconque coutumier rédigé au cours de ce siècle. Le téléspectateur non médiéviste, à défaut de pouvoir juger de la justesse de tous ces petits détails, perçoit en revanche pleinement le réel effort de reconstitution historique qui a été fait. De ce travail assez minutieux ressort l'impression d'un ciselage habile du scénario qui joue sur plusieurs facettes, proposant des tranches de vie quotidiennes, tandis qu'en arrière-plan se profilent des enjeux politiques majeurs.

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Cependant, si La Commanderie est animée d'intentions manifestement louables de la part des scénaristes, acquérant progressivement une dimension à souligner, cela ne permet pas d'occulter le principal reproche que je lui adresserai : la forme ne s'est pas révélée à la hauteur du fond proposé. De ce point de vue également, une amélioration est perceptible au fil des épisodes. Initialement, la réalisation m'a paru trop en retrait. La caméra suit les protagonistes de la plus neutre des façons, et seuls quelques plans - la plupart du temps en extérieur - semblaient vouloir s'essayer à une certaine profondeur dans la mise en scène. A mon sens, dans les fictions historiques où le budget ne permet pas des reconstitutions d'époque somptuaires et éclatantes, c'est par un travail sur l'image que l'on peut s'y substituer pour tenter de conférer une identité particulière à la série. La forme doit devenir un outil pour dépasser les limites financières.

Cela passe par une réalisation plus entreprenante, avec une caméra qui prend parti par rapport à l'action qu'elle filme. La photo de l'image peut également être opportunément retouchée : au lieu de garder un coloris trop classique, jouer sur les différentes teintes et sur les couleurs à faire ressortir peut donner des résultats probants. Un autre élément, très utile, qu'il aurait fallu plus mettre en valeur dès le départ est la bande-son. Celle-ci était tout d'abord trop timide, alors même que la connotation historique du récit rend facilement utilisable cet outil. Cependant, j'ai eu l'impression que, après des débuts timorés, des efforts de plus en plus intéressants étaient ensuite faits sur la forme (à moins que cela soit simplement une habitude ensuite prise). Au cours des deux derniers épisodes diffusés hier soir, j'ai relevé plusieurs essais qui m'ont semblé aller dans le bon sens, signe d'une prise d'assurance : j'ai bien apprécié ces scènes où plusieurs actions sont mises en parallèles, avec l'utilisation opportune d'une musique de fond à tonalité sacrée qui empiète sur les images. Cela confère une ambiance et un certain souffle supplémentaire aux évènements auxquels nous assistons.

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La Commanderie m'aura donc laissé une impression mitigée. Si j'ai envie de saluer le travail de fond réalisé, le souci du détails pour faire revivre toute une époque, je reste plus mesurée sur la forme. Au-delà même de la seule mise en image, on relève un contraste flagrant entre le misérabilisme ambiant que la série s'efforce de souligner au sein de la population, et la façon finalement très (trop ?) proprette avec laquelle il est transposé à l'écran. Le décor, les costumes, apparaissent par moments trop immaculés pour l'histoire qu'ils sont en train de relater.
 
On touche ici probablement à une seconde difficulté, inhérente à toute fiction historique : l'impossible reconstitution rigoureuse et, en corollaire, la nécessaire modernisation introduite au bénéfice du téléspectateur. Cela est souvent très perceptible dans les dialogues, au cours desquels les scénaristes recherchent un équilibre entre des références à l'époque - quelques expressions fleuries "typiques" - et une actualisation des échanges pour ne pas faire fuir une partie des téléspectateurs potentiels. Parvenir à établir une fluidité relativement moderne, sans tomber dans un anachronisme gênant qui deviendrait rédibitoire, est sans doute le défi le plus difficile à réaliser pour les séries historiques. La Commanderie s'y essaie avec plus ou moins de succès, ne s'épargnant pas quelques maladresses dommageables. Elle réussit cependant à donner envie au téléspectateur de jouer le jeu et de prendre sur lui pour suivre une histoire qui aiguise de plus en plus sa curiosité.
 
Du côté du casting, j'ai un peu regretté un relatif manque d'homogénéité par moments, certains acteurs manquant un peu de présence à l'écran. Je tiens cependant à saluer la performance de l'acteur principal, Clément Sibony, qui trouve rapidement le ton juste, entre fausse nonchalence, fougue amoureuse et cynisme d'expérience. A noter également la présence de certaines guest-star, clins d'oeil sympathiques, tel Alexandre Astier de passage en inquisiteur.
 
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Bilan : Série historique s'inscrivant dans la droite lignée des grandes fresques d'aventures romanesques, si La Commanderie n'a pas toujours les moyens de ses ambitions, elle acquiert peu à peu une dimension de divertissement des plus plaisantes. Manifestant sa volonté de dresser un portrait méticuleux de cette époque troublée, elle s'attache à décrire les petites histoires derrière la grande Histoire, transposant à l'écran anecdotes et exemples du quotidien qui lui confèrent un parfum d'authenticité supplémentaire. Si les choix de forme n'auront pas toujours permis de concrétiser pleinement ces idées, laissant aussi un sentiment de frustration au téléspectateur, l'ensemble demeure un essai des plus louables.
 
Les dernières scènes offrent certes une conclusion acceptable, mais le téléspectateur rêveur caressera sans doute le secret espoir d'une seconde saison.
 

NOTE : 6,5/10


La bande-annonce de la série :